Artifact : coup de (haut le) cœur, ou histoire d’un accouchement raté

Artifact : coup de (haut le) cœur, ou l’histoire d’un accouchement raté

A vous les fauchés, les indigents, les déshérités, les pauvres, les impécunieux et ruinés, passez votre chemin ; cet article n’est pas pour vous, car Valve a sorti sa pompe. Sa pompe à fric, bien sûr. On est loin du free to play. On est dans un jeu payant à la base, et payant au comptant ou pas content c’est pareil, aboulez l’argent de poche (percée), ou piquez dans le porte money de votre belle-mère, car il va en falloir du grisbi. Une fois que vous aurez payé votre jeu , il vous faudra encore du flouze, de l’oseille, de la fraîche. Chaque jour, un peu plus si vous voulez être compétitif, vous allez frôler la prostitution. Et quand vous aurez enfin un jeu compétitif adapté à la méta du moment, il sera sans doute venu le temps d’une nouvelle extension qui vous fera amèrement regretter d’avoir vendu votre corps. Les frais médicaux pour soigner votre chtouille viendront amputer vos projets d’achats de nouveaux boosters, et vous serez donc contraint de vous mettre en chasse de la prochaine veuve éplorée, prête à vous mettre la main aux bourses tout en déliant la sienne.

 

Telle aurait pu être mon intro définitive si Valve n’avait pas légèrement redressé la barre après avoir écouté la communauté. Il faut dire que le tollé général qu’a suscité le modèle économique a dû faire le tour de la Terre à la vitesse du son. La bonne voie n’est-elle pas avant tout d’avoir des joueurs pour pérenniser un titre ? Et la façon dont cela s’est présenté a forcé Valve a réagir rapidement. Nul doute qu’ils avaient un œil rivé sur le compteur du nombre de joueurs sur leur plateforme. Ce titre tant attendu par de nombreux aficionados des jeux de carte survivra-t-il à la gourmandise d’un staff mercantile, ou renaîtra-t-il de ses cendres grâce à l’écoute attentive de ses détracteurs ?

Pour situer la dégringolade, voici quelques chiffres à la volée. L’embellie des premières heures, dès le 28 novembre, avec plus de 60 000 joueurs dès la sortie du jeu le propulsait dans les titres les plus joués sur Steam. Le 14 décembre, la courbe chutait déjà à moins de 12 000 joueurs. Le 20 décembre, 7000… Quand on veut déguster la confiture, on y va a la petite cuillère ; on ne prend pas la louche, au risque de se faire tomber le pot sur les pieds. Depuis 2014 on attendait une sortie de Valve. Tout le monde était en émoi. Tout le monde pensait que ce serait de la balle. Ils trépignaient d’impatience car, merde, quand même, c’est Valve quoi ! Portal, Half-Life, Team Fortress, Counter Strike, DOTA ; ce n’est pas rien.

90% des joueurs, après avoir tiré la langue jusqu’à en laver leurs pompes, sont repartis la queue entre les jambes. Rhoooo… quelle erreur de stratégie ! Comme quoi, on ne peut pas être bon partout, et à l’heure des gilets jaunes, il faut faire gaffe avant de vouloir surtaxer le citoyen, quand bien même serait-il un joueur invétéré ; on est pas au tir aux pigeons, Môssieu. Mais, finalement, Artifact, qu’est-ce que c’est ? Parlons-en un peu…

Avec ce titre ambigu, « mon coup de (haut le) cœur » , j’ai cité le TCG tant attendu par de nombreux joueurs amoureux du genre, jeu qui nous vient tout droit des studios Valve, avec l’étroite collaboration de Richard Garfield (le créateur de Magic The Gathering). Il prend son inspiration tout droit de l’univers du MOBA DOTA, avec pour but de détruire trois tours adverses. Il faudra pour ce faire jouer sur trois lignes différentes, chacune dotée d’une tour (de défense), et lorsqu’une tour est détruite, elle est remplacée par un ultime rempart nommé « l’Ancien » . Si les tours sont dotées chacune de 40 points de vie, l’Ancien en détient quant à lui pas moins de 80.

Deux solutions s’offrent à vous pour gagner une partie. Soit vous détruisez deux tours adverses, soit vous détruisez une tour et l’Ancien qui l’a remplacée. Autant dire que la gymnastique de l’esprit est mise à rude épreuve, car il vous faudra anticiper les coups et les placements sur les trois lignes différentes, tandis que certaines cartes vous montreront que tous les coups sont permis. Pour arriver à vos fins, vous disposez de héros, chacun étant doté d’une couleur originelle (vert, rouge, bleu, ou noir), et chacun possédant des points d’attaque, de vie et d’armure.

Vous disposez aussi de cartes Sort, Armure, Arme, Pouvoir magique, ou Action. Chaque carte ne peut être jouée dans la ligne que si elle est de la même couleur que le héros qui y est placé. Si votre ligne n’a plus de héros, il vous faudra attendre la venue d’un nouveau. De plus, des créatures nommées Cryptides apparaîtront de manière aléatoire sur vos lignes ; voilà un petit côté RNG du jeu, mais ce n’est pas le seul. Les tours se jouent au coup par coup, à savoir que si vous ne jouez pas un tour, vous aurez l’initiative au prochain, choix qui peut vous procurer un réel avantage pour certaines phases du jeu. Il faut donc beaucoup anticiper dans ce type de jeu, et je le compare à une mécanique de jeu d’échecs ; la complexité et la rapidité de réflexion seront au rendez-vous.

Chaque tour terminé, si vous avez tué des créatures ou héros, vous touchez des gold que vous pouvez dépenser immédiatement sur une sélection de trois cartes qui poppent aléatoirement. Vous pourrez parfois réserver une carte afin d’attendre de pouvoir vous la payer un peu plus en avant dans le jeu. Choix difficile, car il vous faudra de la matière pour tenir face à votre adversaire qui, s’il est moins gourmand, peut très vite vous déborder. On est dans un aspect du jeu que j’appellerais de Poker menteur. Le coup de cœur tient au fait que le jeu est riche et profond, les possibilités qu’il offre sont immenses, les combinaisons sont parfois très complexes, et le fait de jouer sur trois lignes différentes avec certaines interactions offre des choix stratégiques infinis.

Mais pourquoi « haut le cœur » ? La vision du système économique de Valve à la sortie du jeu m’a laissé pantois et dégoûté. Il faut payer, payer, et encore payer. Aucun moyen de gagner des boosters autrement qu’en passant par le tiroir-caisse, et ça, c’est regrettable. Tu peux bien sûr, par un système d’hôtel des ventes, revendre certaines cartes pour en acheter d’autres, mais tu ne seras jamais gagnant (… l’hôtel prend sa commission au passage). Il faudra de tout façon allonger jusqu’à casser ta tirelire, et puis, pour échanger, il faut de la matière… Et pour avoir de la matière il faut bien sûr acheter des boosters.

L’honnêteté me pousse a dire qu’il y a bien la solution de gagner des parties pour gagner des boosters. Ah oui, alors c’est possible ? Oui, sans doute, mais tenez-vous bien ; vous avez vraiment intérêt a être un cador, car je vais vous expliquer la manière de gagner des boosters. Vous avez trois modes de parties payantes (… ah oui, il faut payer un ticket l’inscription). Vous construisez une partie, créez un deck, et vous l’enregistrez. Si vous réussissez trois victoires, votre ticket est remboursé. Pour quatre victoires, un ticket remboursé et un booster gratuit. Pour cinq victoires, un ticket remboursé et deux boosters gratuits. Ha ben la voilà la solution ; c’est facile, non ?

Eh bien non, car deux défaites mettent fin à la partie, et là, pour le coup, vous perdez votre ticket, si toutefois elles interviennent avant vos victoires. Donc il suffit d’être bon, me direz-vous. Oui, c’est sûr, mais en plus d’être bon, il va vous falloir être chanceux, car Artifact laisse place dans certaines parties à une RNG rédhibitoire. Après avoir bataillé et fait chauffer les méninges pendant une vingtaine de minutes, voilà votre adversaire qui pose une carte donnant 50 % de chance à ses héros de survivre à vos coups mortels. Ça sert a quoi de réfléchir à s’en faire péter les neurones, si un simple jet de pile ou face met à bas votre stratégie ? Là encore, réaction violente de la communauté, et donc correction de Valve.

Face au tollé suscité par le modèle économique, Valve a déjà revu légèrement sa copie, et offre la possibilité d’acquérir un ticket d’entrée en recyclant ses cartes en double. Mais ce ne sera pas suffisant ; les joueurs sont de plus en plus irrités par le pay to win, surtout lorsqu’il est poussé a l’extrême. Moi, en tant que Normand, j’aime bien le lait de vache, mais je n’aime pas qu’on me prenne pour une vache à lait. Après toutes ces remarques, vous vous décidez malgré tout de tenter votre chance. Préférez l’achat des cartes à l’unité plutôt que l’achat des boosters ; au moins, ça vous évitera d’ouvrir des paquets moisis, même si chaque paquet contient obligatoirement une carte rare. Mais combien de paquets devrez-vous acheter avant d’avoir votre jeu complet, celui que vous voulez vraiment tester ?

L’achat à l’unité, pour se faire un bon jeu digne de la méta, vous coûtera une bonne quarantaine d’euros dans l’état actuel des prix de l’hôtel des ventes, sauf si vous avez une grosse chatte (genre maine coon, très grosse quoi), surtout lorsqu’on sait que certaines cartes peuvent monter jusqu’à 50 euros pièce. Toutefois, à l’instar de Hearthstone et ses quêtes journalières, le jeu donne la possibilité d’obtenir de nouvelles cartes ou des gold pour acheter des boosters, et permet via un mode grid de se maintenir à flot. Condamné a payer pour assouvir ta faim de pouvoir, voire même de jouer tout court, car ce n’est pas avec le set de base que tu passeras de longues heures de plaisir, l’originalité de la découverte et des nombreuses mécaniques qui animent le jeu laisseront rapidement place à l’amertume d’être obligé de payer pour tester de nouvelles mécaniques.

A côté de ça, on retrouve une qualité d’animation correcte. J’adore le fun des petits diablotins qui accompagnent toute la partie. L’ergonomie, quant à elle, est acceptable, malgré le fait de jouer sur trois lignes avec des mobs et des cartes sans limite de quantité, qui peut très vite désorienter les premières heures de jeu, sachant que chaque tour ne laissera place qu’à 45 secondes de réflexion. Il va falloir réfléchir vite et bien, mais surtout très vite. La vitesse de réflexion, c’est du Hearthstone multiplié par trois ; vous jouez sur trois lignes, n’oubliez pas. Inutile de vous dire que, lorsque vous démarrez une partie, vous allez être concentré pendant une bonne vingtaine de minutes minimum, et là, inutile d’espérer mater le dernier épisode de votre série préférée en streaming, à moins que vous ayez un don avancé d’ubiquité mentale.

La chute libre du nombre de joueurs ne pouvait pas continuer sans que Valve réagisse. Ils ont donc écouté la communauté. Est-ce que ce sera suffisant après un tel lancement raté ? En gros voilà ce qu’apporte le patch du 22 décembre 2018.

A. Un rééquilibrage de certaines cartes

Au départ, il était parti sur un modèle CCG papier, à savoir qu’une carte achetée ne pouvait pas changer. Pour les plus anciens qui ont connu Magic The Gathering, et qui ont acquis la fameuse carte Lotus Noir on sait combien cette carte a pris de la valeur au fil du temps. C’est là que prend toute la valeur du mot collection : plus c’est rare, plus c’est cher. Seulement voilà sur un TCG en ligne, cela ne correspondait pas du tout à l’attente de la communauté. L’idée est de donner maintenant une priorité à l’adaptation par rapport à la méta apportant ainsi parfois des nerfs ou des boosts sur certaines cartes, histoire de rééquilibrer et surtout de favoriser le plaisir de jouer.

Cela mérite un exemple. Pour bien expliquer le devenir d’une carte, je vais en prendre une au hasard (… en fait non, pas du tout au hasard). Je vous prends la carte la plus populaire à la sortie du jeu, la bien nommée Axe (Découpeur en français), qui est la carte la plus chère du jeu (estimée a 50 euros peu de temps après sa sortie) et qui est passée de 7 d’attaque – 2 d’armure – 11 point de vie, à 6 – 2 – 10. C’est un nerf relativement mineur, mais qui a son importance, et enlève un peu de la suprématie de cette carte qui était abusée. Cependant, elle n’en demeure pas moins encore très très compétitive.

Pour info, son nerf a fait passer cette carte a une valeur marchande d’environ 10 euros l’unité ; un sacré bond en arrière, non ? Alors il va bien falloir réfléchir avant d’aller au marché, car quand les patchs successifs arriveront, certaines cartes de votre collection coûteront beaucoup moins cher que ce que vous avez pu les acheter. Ça peut engendrer une certaine frustration chez les plus casual, mais certainement pas chez l’élite qui, par leur qualité de jeu, arriveront sans doute à malgré tout prendre du plaisir face a une méta un peu moins linéaire et donc plus attractive.

B. Un système d’expérience et de progression de votre compte, avec des récompenses à débloquer

Je ne m’étalerai pas sur les récompenses cosmétiques, mais plutôt sur le gros geste de Valve qui vous offre, sur les seize premiers niveaux de votre progression, la possibilité de gagner des boosters et des tickets. De plus, chose importante, vous pourrez débloquer ces récompenses en jouant dans le mode casual, c’est à dire non-payant.

C. Un véritable classement visible, alors qu’à l’origine le MMR était masqué et vous permettait de jouer contre des joueurs de votre niveau

À la demande générale on a une sorte de classement qui n’imite pas Hearthstone. En fait, votre progression dans le classement n’est qu’ascensionnelle, de 1 a 75. Le système de classement est séparé ; un pour le construit, un classement en draft (mode arène). Cela dure le temps d’une saison qui elle-même est estimée à plusieurs mois, sans précision de sa durée. En clair vous commencez au rang 1, et à chaque victoire contre un adversaire mieux classé que vous, vous progressez. Toutefois, vous ne pouvez pas perdre de rang ; si ensuite vous enchaînez les défaites vous stagnez à votre rang.

En résumé, si vous avez fait math sup’ et que vous êtes calé en calcul de probabilités, si vous avez de l’argent à revendre, si vous aimez l’univers de DOTA, et surtout, si vous avez de la chance, ce jeu est fait pour vous. Sa profondeur et sa richesse (… dans tous les sens du terme, pour le coup) tirera la quintessence de votre QI avancé. Mais, si vous êtes fauché comme les blés, si vous ne savez pas vous concentrer pendant plus d’une minute, et si a chaque fois que votre tartine de confiture tombe, elle tombe sur la confiture, alors passez votre chemin.

 

Valve à fait un gros effort, car quand la mer est mauvaise tu ne mets pas cap face au vent, au risque de casser la barre et d’arracher la voilure. Un virage plus qu’apprécié par le peu de joueurs qui ont tenu bon, mais ce changement de cap suffira-t-il à faire revenir tous ceux qui sont partis ? Il va falloir communiquer, et je crois que ce n’est pas le fort de ce studio, mais j’espère qu’ils me feront mentir, car sans nul doute, avec la profondeur, l’originalité (parmi tous les TCG qui circulent), et la richesse de ce jeu, le titre mérite un avenir bien plus flamboyant que ce que son lancement laisse augurer. L’erreur est humaine ; savoir rebondir sur ses erreurs, en voilà un bon challenge !

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A propos de l'auteur : Picq

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L'alcool, non. L'eau ferrugineuse, oui !!!

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