Grimoire : Heralds of the Winged Exemplar

Grimoire : Heralds of the Winged Exemplar

Il est là ! Grimoire est là ! Après 22 ans d’une interminable et infernale démence. Après s’être fait tourner en ridicule et traité de canular élaboré par les australiens. Après avoir été décrit comme un mythique Saint Graal des RPGs. Après avoir été suspecté de servir d’organisation de façade pour des surhommes nazis atomiques. Après avoir été soupçonné par David Icke d’être un « agenda des aliens  » . Après avoir été associé aux nettoyants ménagers hasardeux. Après avoir été assimilé à la légende urbaine des « disparitions  » des animaux de compagnie. Il est enfin là ! L’ultime classique retro old skool fantasy RPG est enfin là !

 

Vous ne le connaissez peut être pas, mais Cleveland Mark Blakemore est de loin le plus grand mégalomaniaque du milieu. Peter Molyneux, David Cage, John Romero, et Randy Pitchford, à côté, c’est des chiffes molles. Eux, ils sont plus médiatisés, oui, d’accord, mais ils risquent moins de tomber nez-à-nez sur toi au détour d’un post dans un forum. Et puis, avec Cleve, on atteint vraiment le sommet du Mont Troll. Là on parle quand même du type qui s’est auto-proclamé le « dernier Néandertalien vivant et scientifiquement prouvé   » . Alors…

Cleve est en fait un ancien employé de feu Sir-Tech (les Wizardry, les Jagged Alliance,…) et il dit avoir joué un rôle clé dans le développement de Wizardry VII, quoique ses dires n’ont jamais été tout à fait confirmés. Après s’être fait virer de la boite, il s’en va bouder tout seul dans son coin en fondant Golden Era Games, et décide de prendre sa revanche en entamant le développement de Grimoire en 1995. Vendu comme son Magnum Opus, du temps où Tom Selleck n’avait même pas du gris à la moustache, le jeu était annoncé comme l’arrivée du messie en 97.

Mais il faut croire que Cleve est un pro dans l’art de vendre la peau de l’ours avant même d’avoir trouvé le magasin où acheter le shotgun pour le chasser. Résultat : Grimoire enchaîne les retards pour des raisons risibles, les promesses toujours plus haut et les campagnes Indigogo racoleuses. Ainsi, non seulement Grimoire s’inscrit comme l’un des plus grands vaporwares du jeu vidéo, mais en plus, ça devient un véritable running meme auprès de la communauté. Du moins, jusqu’au 4 août 2017.  

Déjà, rien qu’en lançant le bousin, on se dit que ça sent le roussi quand le jeu te force à une fenêtre en 720 x 600, alors que l’option plein écran est bien cochée dans le menu. En revanche, on se dit qu’on est bien parti pour un sacré trip lorsqu’on découvre que, pour démarrer une partie avec une équipe personnalisée, il faut le faire à partir de l’éditeur de personnages. Le menu principal, lui, on y retrouve surtout le pitch de l’histoire, comme ça, déconnecté de l’aventure. On nous parle de hiboux, d’horloges, et de je-ne-sais-quoi d’autre, mais je vous le dis : en jeu, la narration est tellement décousue et disloquée que l’histoire, vous vous en rappellerez plus de toute façon…

L’univers, par contre, il est plutôt solide dans son genre. Dans la lignée des Wizardry et des Might & Magic, on a droit à de la high fantasy avec des bouts de science-fiction retro-futuriste dedans. Les ethnies, aussi bien en jeu que jouables, sont nombreuses et assez saugrenues entre homme-lion, homme-globe oculaire, reptiliens de toutes sortes, et même Dr Manhattan Aussi, l’écriture (VO only) qui ponctue contextuellement l’aventure est très correcte dans son ensemble, et se lance même quelques fois dans un burlesque qui nous sort de son classicisme (oui oui, le bébé doré, c’est canon). Bref, ce n’est pas indigne du talent de beau parleur de son créateur.

En parlant de hiboux ; pas besoin d’avoir le champ de vision d’une chouette pour voir que la présentation du jeu est archaïque. Mais franchement, à part les animations saccadées et funambulesques des PNJs (il aurait mieux valu laisser des images fixes, du coup), ça passe après un certain temps d’adaptation. De toute façon, on ne va pas juger un Grimoire par sa couverture, non ? Et puis, pas d’inquiétude, c’est rapidement occulté par un bien plus grand problème : la bande-son de tortionnaire. À la longue, les musiques MIDI cheapos qui se répètent toutes les deux minutes, ça tape bien assez sur le système (malgré ma bonne résistance SYS à la base), mais c’est surtout les loops 8-bits stridentes que poussent les mobs qui finiront par vous achever. Au bout de cinq heures d’écoute, je n’avais qu’une seule envie : arracher mes hauts parleurs agonisants et me défenestrer avec.

Le tourment auditif stoppé de justesse par un bon « Argh, tire ce slider au 0, vite !  » , il ne restait plus qu’à se coltiner le tourment de l’interface. Ah oui, je l’ai pas dit ? Dans son esprit de passéisme et de purisme exacerbés, Grimoire s’accroche religieusement aux aspects les plus désuets du design de l’interface, et prend un malin plaisir à choisir l’option la plus à l’opposé de ce qui est intuitif et confortable. Même le principe élémentaire du tooltip, qui est quand même très vieux (Windows 95), c’est visiblement une initiative trop casual et aberrante pour daigner l’incorporer ; « Hein, quoi ? Un petit coup de pouce, t’as dit ? Tu oses blasphémer dans le jeu du seigneur, vil mécréant ?!  » .

Au final, on est complètement largué dans la confusion la plus totale, sans manuel (en tout cas, pas encore), sans aucune aide, sans rien. Dés lors, on est condamné à patauger dans le noir pour un bon bout de temps entre des stats et des abréviations obscures (MET ? DES ? WTF ?), ainsi que des features énigmatiques qu’on risque de ne jamais découvrir. On parle souvent de la difficulté artificielle avec les jeux, mais là, on pousse le concept dans ses derniers retranchements, car même appréhender l’interface est un challenge. C’est vraiment un game design puéril ; « Haha, t’as pas pu deviner que F1 ouvrait un menu salvateur, et qu’un clic droit sur un perso ouvrait un menu déroulant plus pratique ? Je t’ai eu, petite quéquette ! Nana nana nééreuh  »  .      

Franchement, je peux continuer encore des heures à chanter les louanges de l’interface pourrie de Grimoire. Combien cet inventaire en rouleau PQ pue la merde, comment il faut une demi-douzaine de clics rien que pour voir les stats d’un équipement ou comment c’est carrément un marathon de clics qu’il faut faire si vous voulez en identifier un, le système de dialogue poussif à souhait, les mini-jeux de crochetage super casse-bonbon,… Mais bon, là, je me rends compte que, dans mon délire, je n’ai pas présenté le jeu dans ses grandes lignes.

Alors voila, Grimoire, c’est peu ou prou Wizardry VII à la sauce artisanale australienne : un blobber ; un Dungeon Crawler / RPG en case par case (doté d’une option « déplacement fluide  » , ce qui est une bonne chose) avec une équipe (à créer soi-même, mais des persos recrutables existent) allant jusqu’à 8 personnes, et des combats en tour par tour. Bien que le système de jeu lorgne vers le plagiat éhonté de Advanced Dungeons & Dragons, je dirais que ça constitue un gros atout. Car, il faut le dire, niveau complexité et richesse, Grimoire, se pose là. Vous voulez des chiffres bien tapageurs ? 15 classes, 14 races, 11 attributs, 16 résistances, 16 conditions, 37 euros, et 36 000 trucs qui partent en couille.

Car oui, dans son élan typiquement « quantité avant qualité  » , la richesse de Grimoire vient avec un lourd prix à payer : un équilibrage complètement aux fraises. Les classes pétées (Barde) côtoient celles qui sont plus des gimmicks qu’autre chose (Scribe), les compagnons OP (Little Rosy) sont de la partie, et les sorts qui trivialisent même les boss (Deep Freeze) sont à côté de tours de passe-passe bidons (Hmm, par où commencer ?). Et ce n’est pas mieux côté équilibrage de la difficulté entre des ennemis qui se font bouffer en deux secondes chrono, ceux qui arrivent à taper plus d’une quinzaine de fois par tour, et d’autres qui ont la peau dure à tel point qu’on se croirait dans un téléfilm érotique tellement on verra le message « Pas de pénétration  » …

Tiens, un exemple tout bête : la valeur marchande du vulgaire bouclier en bois qui vient avec un perso créé est de… 2200 po. Pour vous donner un ordre des grandeurs, sachez que l’épée qui va de paire avec, elle, elle vaut 35 po. Je ne sais pas ce qu’ils foutent dans leur bois, mais je peux vous dire qu’au bout d’une dizaine d’heures de jeu, je roulais littéralement sur l’or. « Woah, un Crésus simulator ! A moi les tavernes branchées, les courtisanes de luxe, et les breuvages hors de prix !  » . Même pas. Les marchands qui peuplent l’unique ville à peine peuplée du jeu se comptent sur les doigts d’une main estropiée, leur inventaire est plutôt miteux, et il ne se rafraîchit pas au cours du temps. Ce n’est pas Barbés, quoi.

Après, je dois insister sur le fait que sous cet amas de bullshit se terre une bonne pioche en fin de compte. Grimoire demeure une excursion qui titille sérieusement la fibre nostalgique de ceux qui ont connu ce genre d’expériences. Le jeu ne nous tient (visiblement) pas par la main, le monde est un simili-open world à arpenter à sa guise, et il est doté d’une charmante atmosphère. Par ailleurs, l’exploration y est engageante à coup de secrets qui gratifieront les plus attentifs (ou ceux qui spamment le sort Detect Secret), et ça pullule de puzzles qui poussent plus ou moins à la réflexion (Hum, enfin, pour la plupart. Vous comprendrez…). De plus, les combats peuvent être plaisants quand ils fonctionnent, et le challenge y est finalement une bonne motivation à progresser. Et puis, ce sagouin admet quand même de chouettes idées comme l’auto-map et son système de pathfinding qui sont des outsiders bizarrement modernes comparé aux standards du jeu.

Cependant, on est très vite rattrapé par la réalité des choses : Grimoire est objectivement un indé Early Access vendu à 37 euros. Il suffit de voir la légion de bugs et de crashs ainsi que les mécaniques – et les objets inutiles associés – présentes mais non implémentées (système de faim / nourriture, métallurgie) pour s’en convaincre. Selon Cleve, Grimoire, c’est 600 heures de durée de vie en une partie. Je confirme ses dires pour une fois ; un run devrait faire dans les 100 heures à tout casser et il faudrait compter 500 heures d‘ALT-TAB à lire, bouche béante, l’océan d’inepties du monsieur sur le web… Si j’ai utilisé le conditionnel là, c’est qu’il s’agit du consensus général autour du jeu et non pas le mien. Je confesse que j’ai définitivement (Lout)rage-quit Grimoire au bout d’une quarantaine d’heures quand, après de longues heures de blocage, je découvre sur le net la solution du « puzzle  » le plus capillotracté de ma chienne de vie !!!

 

D’après le Wiktionnaire, la bible du vocabulaire, le mot Grimoire se définit comme : 1. Livre de magie à l’aide duquel les magiciens prétendaient évoquer les démons, opérer des prodiges, etc. 2. (Figuré) Écrit obscur et écriture difficile à lire. Pour le coup, on peut dire que Cleve Master Race a bien fait d’emprunter le nom de son jeu de chez Molière, parce que ça colle à merveille, aussi bien au sens propre qu’au sens figuré. Bien que l’envoûteur qui en est l’auteur prétend y accomplir des miracles, il n’est tout de même pas dénué d’un soupçon de magie mais ça reste une œuvre exagérément absconse, démesurée, et pédante. Un joli reflet de son auteur finalement ; un zeste de génie farfelu derrière un maelstrom d’absurdités. En l’état, et vu son prix de AAA, Grimoire est un NO GO. Et même la possibilité de monter sur des tortues n’y change rien… Peut être dans encore dix ans, lorsqu’il sortira de son accès anticipé maquillé, quand Cleve se décidera enfin à mettre de l’eau dans son vin et quand son prix descendra sous la barre des 15 euros.  En attendant, il y a largement mieux du côté des aveux d’amour aux Wizardry entre Paper Sorcerer et Elminage Gothic.

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A propos de l'auteur : Andariel

Chaotique mauvais jusqu’à la moelle, il est le grand ami des Bisounours, des poneys et des teletubbies. Surtout au petit déj’. Avec une bonne marinade.

17 Commentaires sur “Grimoire : Heralds of the Winged Exemplar”

  1. Toupilitou dit :

    En tout cas, le bonhomme est modeste et mesuré dans son propos.

    Je suis tombé sur quelques-unes de ses réactions, sans trop chercher loin :

    The fixes are moving it towards perfect every day. Right now, Grimoire is more bug-free than most AAA title RPGs 6 months after they were released. The difference being of course is that Grimoire is much more fun than all of them combined.

    ==> C’était y’a 10 jours, sur le fil d’actu du jeu sur Steam ^_^

    Ou bien à un mec qui a posté une review négative :

    I just want to point out that Zep first played this horribly broken game for a hundred hours as a pirate before he was given a Steam key by somebody else and continues to play a pirated version. That’s because Zep is a true winner internetz style. It is not the only Steam game that Zep has pirated. Technically, he should not have a Steam account at all.

    Ou a un autre qui a fait une recommandation négative après 107 heures de jeu :

    Apparently 107 hours is not meaningful enough to give it a good review.

    ==> Ce à quoi le mec a répondu : « Apparently 20 years is not long enough to finish the game. 😉 »

    Tu veux qu’on lance la traduction de ton texte Andy ? Ça a l’air marrant de jouer avec le Grand Cleve ^^

    • Andariel dit :

      Ouais, il y a de grosses barres de rire en perspective. XD

      Récemment, j’ai bien ri quand on lui a reproché sur Steam le fait qu’il refuse d’envoyer des reviews copies juste pour vendre le plus possible de son cher jeu. Voila des extraits de ses réponses :

      It’s simple. I don’t like these people. I didn’t like them ragging on Grimoire out of the gate and I won’t like them when they are desperately begging me for a review key and plaintively crying out they did not realize how good the game was when it came out. Either way, I still don’t like these kinds of people.

      Donc, ceux qui veulent tester Grimoire, c’est des pauv’ mendiants qui n’ont pas conscience de l’immense honneur d’approcher ce chef-d’oeuvre. XD
       

      I have worked at games magazines, newspapers, television stations and media producers. I didn’t like these people. They are not developers and they are not even players. They’re men and women of really bad character. They try to cover it up with all their virtue signaling but you can’t dress mutton up as lamb. They’re rotten whether they are singing your praises or calling for your hanging. They’re still rotten. « 

      Cleve, qui a décidément occupé tous les jobs possibles et imaginables, pense que les testeurs ne sont pas des joueurs mais des sales vendus même s’ils encensaient son jeux XD
      Et la meilleure pour la fin :

      It would actually be a terrible thing to attract a bunch of popamolers with attention spans of milliseconds and all they would do is refund it and leave it a bad review. So attracting the wrong kind of people is not a good thing for Grimoire. If I could I would prevent anyone with an IQ under 120 from buying it, seriously. These sorts of people just ruin everything that is good. They’d love nothing more than to trash every canvas in the Louvre and punch a hole in the Mona Lisa. There’s a reason we are not riding hoverboards right now and living in a Jetsons society. It’s not the fault of the system.

      Ouais, attention, Grimoire, c’est une Joconde interdite aux moins de 120 de QI  XD

       

  2. Marcheur dit :

    Bon déjà ILS tenaient à le dire :

    Final Fantasy Vers… Final Fantasy XV, Duke Nukem Forever, Half Life 3 et Inquisitor aime ça.

    Et putain de bordel de merde, le dernier homme de néandertal est un développeur de jeux vidéo, et est tellement parfait qu’il a mis 22 ans à peaufiner un chef d’oeuvre élitiste accessible uniquement à une caste fortunée d’élu capable de surmonter l’équivalent d’un bond temporel de 22 ans dans le passé ? Merci au Grand Cleve d’avoir pensé à l’un des derniers publics du jeu vidéo non satisfait de sa condition, c’est beau putain :'(

  3. Andariel… Genre Andy ? Genre démon du 9ème cercle ? Genre le black album de Metallica c’est de la merde ? Genre putain mais comment tu vas dude ??? BISES

  4. AbounI dit :

    Thx Andy pour le relais qu’RPGF a même pas oser attraper….

    Et j’rajoute un paquet de bies à tous les anciens: Loutre, Etienne, Andy etc etc.

    • Toupilitou dit :

      Un paquet de bies ? On pue tellement que tu veux nous offrir du parfum ?! Ah bah bravo m’sieur le Lion, quel tact… Allez, va, des bises quand même 🙂

    • Andariel dit :

      De rien Bou. Toujours à ton service bro 😉 La tanière de la loutre c’est assez douillet finalement ; on ne manque pas de bûches pour notre bûcher cheminée. 😉

      @ Toupi : Je savais même pas ce que c’était, bies. Mais Google m’a dit que ça signifie « démon  » en polonais. Attention, ça doit un Witcher ce lion. On devrait faire gaffe à nos miches au lieu de lui envoyer des bises 😛

  5. DAlth dit :

    Dire que je fais partie des corniauds qui ont acheté ce pseudo Wizardry like…argh…la vieillerie me gagne.

     

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