Dishonored 2

Dishonored 2

Je n’en avais rien vu, je n’en attendais rien, et je n’en voulais rien de plus qu’être un nouveau jeu du studio Arkane. Dishonored 2 est un jeu pourtant bien plus particulier qu’on ne pourrait le croire au premier abord. Il s’agit bien là de la première suite du studio Lyonnais. Qui dit suite, dit reprendre les mêmes, et faire de son mieux pour étendre et améliorer, voire changer des choses en chemin. Et à cet exercice, les gars de chez Arkane n’avaient jamais fait leur preuve. S’alliant à ID Software et toujours sous la houlette d’un Bethesda au regard bienveillant, un nouveau moteur dérivé de l’ID Tech 5 nommé le Void Engine vient soutenir l’entreprise du studio qui est de recréer la surprise du premier opus, séduire l’ancien et le nouveau public en faisant quelque chose de suffisamment neuf pour justifier le prix plein. L’ennui ? C’est que Dishonored 2 ne justifie selon moi pas vraiment le prix plein, malgré le simple constat qui est le suivant : il est aussi excellent qu’il m’a ennuyé.

 

« Et si on faisait la suite d’un DLC ?  »

Vous n’avez pas vraiment besoin de faire Dishonored premier du nom ou ses extensions pour apprécier pleinement le nouveau jeu d’Arkane, mais sachez qu’aussi étrange que puisse être cette idée, Dishonored 2 est davantage la suite des Sorcières de Brigmore, que la suite du jeu de base. Arkane semble avoir fait des extensions de Dishonored un parfait moyen de justifier ce nouvel épisode au goût de « Vous en vouliez plus ? En voilà plus  » . Une impression qui ne vous quittera pas, même s’il essaye timidement de se justifier en proposant dès le départ une feature des plus enthousiasmantes : la possibilité d’incarner Corvo Attano, ou Emily Kaldwin, personnages bien connus des amateurs du premier opus.

Ce choix n’a rien d’anodin et permet de soit renouer avec le Dishonored tel que l’on connaît en remettant le masque iconique de Corvo, soit en acceptant l’évolution et la nouvelle génération en incarnant Emily Kaldwin. Les enjeux restent globalement les mêmes, et l’histoire du titre est loin d’en être fondamentalement changée, d’autant qu’il y a toujours cette gestion du chaos faible / chaos fort, qui vient renforcer le sentiment de jouer à la même formule sans que le polish ne soit optimal, mais nous y reviendrons en temps voulu. Côté ambiance, c’est stricto sensu la même chose que le premier épisode, bien que cette suite gagne en couleur, et apprend un peu des réussites des Sorcières de Brigmore en intégrant un peu plus de délire Salemien… Salemiste… On s’en fout, plus de sorcières, de faux vaudous et de rituels étranges.

Est-ce que l’ambiance est renouvelée ? Pas forcément. Mais est-ce que l’ambiance est toujours aussi bonne ? Pas vraiment non plus, parce que les reprises plus qu’évidentes au premier volet font clairement mal aux fesses de l’acheteur compulsif du premier jour (… le jeu était tout de même à moins 50 % deux semaines après sa sortie, le respect du client tout ça). Pour le prix fort, on a un peu l’impression d’être pris pour un con. La structure narrative est la même, avec le même système de hubs entre deux missions, sans que cette fois un événement ne vienne troubler la routine. On fait des allers-retours mission / hub jusqu’au générique final, sans rebondissements. Parlons routine, parlons gestion du chaos. Dans le premier, plus vous foutiez le bordel, et plus les rats étaient nombreux, ainsi que les pestiférés (… le malheur de ceux-ci étant bien représenté). Ici, plus on tue, et plus il y a des mouches de sang qui prolifèrent et les citoyens piqués par celles-ci deviennent des gardiens de nids. Problème, ces gardiens sont peu nombreux, et ont un comportement bien moins effrayant et imprévisibles que les pestiférés du premier opus.

C’est un peu la même chose pour le scénario, toujours la disgrâce, la vengeance, la reconquête de l’acquis. Mais ici, le seul intérêt est le choix du protagoniste. Il y a un problème majeur qui vient avec ce choix, à savoir les thèmes supplémentaires à la trame de Dishonored 2 qui auraient pu être intéressants : la paresse et l’embourgeoisement. Les deux protagonistes en tant que personnes de hauts rangs, n’ont pas pris le temps de prendre connaissance de l’évolution du monde extérieur. Maladie, malaise social, disparité sociale importante, etc… Bref, des bourgeois qui tombent dans la réalité quoi. L’ennui, c’est que c’est vraiment traité à la légère par le titre ; les dialogues sont plan-plan, les personnages caricaturaux, prévisibles jusque dans leurs « révélations  » censées être renversantes, qui confirme par la même occasion qu’Arkane nous ont pris pour des cons. Sans aucun spoil : si vous avez joué aux DLC de Dishonored premier du nom, les révélations de Dishonored 2 sont dans la plus pure redite.

A son échec, Dishonored 2 en rajoute une couche en repompant aussi sur Harry Potter et les reliques de la mort sans aucun complexes, piochant allègrement dans la culture populaire pour tenter de redorer le blason de son histoire absolument pauvre, présente pour combler les vides entre les niveaux. Rien ne fonctionne convenablement, les apparitions fréquentes de l’Outsider brisent le voile de mystère qui rendait le personnage attachant. Le traitement du protagoniste aurait pu correctement fonctionner si on s’y était au préalable attaché. Mais, si l’introduction a pour qualité d’être brève, elle est aussi trop rapide pour que l’on puisse prendre pleinement conscience des enjeux (… de toutes façon, totalement creux), et d’un univers que le titre approfondi sans passion. On pourra dire que la mise en scène a gagné en présence et en efficacité, mais lorsqu’on sait que celle-ci était pratiquement absente du premier opus, sans doute pourrons nous répliquer que la victoire sur ce plan était facile, si ce n’est acquise.

Alors oui, les perfectionnistes et les amateurs de background pourront s’abreuver des centaines de documents écrits ou audios, ainsi que des détails dans l’environnement qui font mouche pour approfondir l’univers. Mais, l’ennui est que l’histoire ne donne pas envie de s’intéresser à son contexte, et seul un lecteur impulsif, qui a envie de faire des pauses d’heures complètes dans son expérience de jeu, pourra trouver constructif de lire un roman complet pour connaître tous les protagonistes. Mauvaise langue, je suis ? Non, juste lassé des romans qui ne sont là que pour combler les trous de scénaristes ne sachant pas expliciter leurs idées, sans avoir à user de ce procédé artificiel et rébarbatif. Et pour la fin, parlons de celle du jeu : vous trouviez celle de Dishonored premier du nom fainéante ? Inventez désormais un autre mot pour celle du second.

 

Dishonored à la carte

Vous vouliez du choix de personnage ? C’est fait. Vous vouliez des niveaux plus vastes ? C’est fait. Vous vouliez des nouveaux ennemis ? On en a ajouté deux, et on a recyclé le bestiaire original des DLC du premier. Vous vouliez une durée de vie plus longue ? Le jeu double presque son contenu. Dishonored 2 a bien lu vos commentaires et critiques. En résulte un jeu particulièrement étudié, documenté sur les goûts des joueurs modernes, allant jusqu’à intégrer un système de craft (… snif) pour contenter le public. Dishonored 2 arrive à être moins surprenant que les extensions du premier épisode, et il récite sa leçon comme un gentil garçon, en reposant sa structure intégralement sur ses acquis. Un parfait plan pour jouer comme on avait joué en 2012. Prendre des risques ? Pourquoi faire ? En ce sens, Arkane confirme qu’ils n’auraient jamais dû sortir de leurs habitudes, qui étaient d’à chaque fois partir sur autre chose. En revenant sur le monde de Dishonored, Arkane s’est enfermée dans une paresse que nous ne leur connaissions pas.

Ainsi, le level design est toujours aussi excellent, les cartes se sont élargies de surprenantes manières, et les claustrophobes peuvent respirer ; Arkane a étendu son univers de manière significative, et offre une liberté de mouvement qui aurait pu être appréciable si Arkane n’était pas tombé dans un piège pourtant grossier. Les problèmes d’IA des jeux d’infiltration sont récurrents. Les gardes de Dishonored étaient eux aussi particulièrement cons. Dans Dishonored 2, ils sont toujours stupides, mais ils vous voient de loin, et ils s’alertent vite. Ce qui fait que l’on oublie vite de passer par la voie terrestre, mais une fois en hauteur, ils redeviennent bien cons comme ils l’ont été auparavant. Les toits sont donc le lieu privilégié pour jouer au fantôme. Difficile alors de parler d’équilibrage alors que les pouvoirs, plus encore qu’avant, déséquilibrent l’expérience. Emily Kaldwin a même un sort permettant de lier des gardes par un flux magique, qui fait que si elle en assomme un, les autres sont affectés. Le cheat élevé au rang de gameplay, critiqué dans un Crysis, encensé dans un Dishonored 2. Deux poids, deux mesures.

On pourra aussi évoquer rapidement le clignement d’Emily ; sa téléportation s’apparente cette fois à un jet, qui peut lui faire traverser de longues distances. L’ennui, c’est que son pouvoir a tendance à « sélectionner  » les endroits où on peut aller, et non où on veut aller. On se retrouve donc fréquemment téléporté au sol, au milieu de cinq gardes, alors que l’on voulait juste rejoindre le toit de l’autre côté. Ce problème de navigation se conjugue au pluriel avec une catastrophique gestion des déplacements dans les lieux les plus fournis en éléments. On finit par glisser sur la barrière d’un balcon, pour finir notre chute sur le sol, vingt mètres en contrebas, alors que l’on voulait juste grimper sur l’enseigne au dessus de nous. Ces problèmes restent certes isolés, mais ils étaient absents du premier Dishonored.

Mais y a t-il une qualité dans le gameplay de cette suite ? J’y viens. Arkane a intégré de nombreuses armes et équipements non létaux, permettant aux plus pacifistes de s’exprimer sans trop de contraintes désormais, ce qui s’ajoute à un nombre non négligeable de nouveaux mouvements allant en ce sens. Là-dessus encore, Dishonored 2 corrige, faute d’innover, ou même d’évoluer. Car c’est là où j’en viens : ce second jet n’est là que pour reconduire la réussite du premier épisode sur nouvelle génération, sans jamais prendre la peine de devenir autre chose qu’un gros DLC pas très inspiré, mais très bien construit. Car je le répète, en matière de level design, cette suite fait aussi bien, voire mieux que l’original,. Le manoir mécanique est une merveille de construction, et marquera les esprits des plus minutieux.

Niveau réussite, Dishonored 2 propose un niveau avec une mécanique peu originale, mais exploitée par le titre à la perfection. Ce niveau est directement propulsé dans les moments les plus sympas de mon année 2016 côté jeux vidéo. Vous reconnaîtrez je crois ce passage qui sort du lot. Le bilan côté gameplay ? Plus de Dishonored, beaucoup plus qu’avant, plus long, a écouté les joueurs, et se contente de le faire. Suite scolaire avec quelques fulgurances, le jeu souffre malheureusement d’un constat qui me force à lui offrir le carton rouge. Des freezes. J’en ai eu six en douze heures de jeu, qui m’ont forcé à couper l’alimentation de ma console. Ça ne m’était jamais arrivé en plus de un an et demi de jeu intensif. On en est là. Des bugs aussi : scripts qui ne se déclenchent pas, comportements de PNJ amicaux devenant agressifs sans raison, ennemis invincibles, ennemis omniscients qui m’entendent à l’autre bout de la carte alors que je n’ai produit aucun son. Je tiens à le dire : Dishonored n’avait rien de tout ça. Strictement rien. Pourtant, Dishonored 2 est une suite fainéante réalisée en quatre ans.

 

C’est beau… C’est même très beau

Après avoir charcuté Dishonored 2 et avoir exposé ses plaies encore béantes à une douche d’eau salée, je peux peut-être m’attarder sur sa grande réussite. Oui, le nouveau moteur du jeu lui sied à merveille, et le titre réussi a transformé les défauts techniques en qualités esthétiques. La distance d’affichage limitée, les textures baveuses, et même l’aliasing parviennent à sublimer une image qu’ils sont sensés détériorer, parce que Dishonored 2 a en effet une belle direction artistique. De celle qui marque et nous font dire que tout n’est pas question que de photoréalisme. On notera surtout des effets graphiques absolument somptueux, qui réécrivent fréquemment le rendu visuel en magnifiant le travail des architectes de chez Arkane. C’est beau, putain. Dommage que ce ne soit pas constamment fluide, avec quelques chutes de framerate qui n’ont pas leur place, et surtout, dommage qu’on n’atteigne pas les soixante images seconde.

Dommage aussi que les joueurs PC se bouffent une version complètement daubée techniquement, remplie de bugs rendant le titre injouable, si ce n’est impossible à lancer. Tout ceci met une ombre à un tableau sinon idyllique qui nous fait dire que Dishonored 2 a réussi à réitérer l’exploit artistique du jeu de base, tout en rattrapant son retard technique, même s’il faut faire avec certains échecs (… les visages sont toujours fort laids).

Mais revenons aux défauts ! J’ai cru lire que le dernier Thief a des soucis de sound design impardonnables ? Ah mais je ne sais que dire pour Dishonored 2 : impossible de déterminer l’emplacement d’un garde, le bruit de loin et de près se perçoivent de manière significativement similaire, et c’est la même chose pour tout le reste. La localisation sonore est complètement ratée, complètement. Les doublages en français sont plutôt corrects, même si le héros principal doublé casse bien les rouleaux « Est-ce que j’ai la voix assez grave ?  » , demande Corvo, fumeur quotidien de quatre paquets de clopes sans filtre et buveur invétéré de Whisky. « Oui, tu es très bon dans ton rôle  » , répond Emily Kaldwin à la voix déjà entendu mille fois. Le problème des doublages, c’est que la synchronisation labiale est totalement à la rue : complètement. Ça en devient alarmant de se dire qu’une boîte professionnelle a pu laisser passer ça.

Et les musiques ? Appréciez trente cinq minutes de bande-son, soit deux minutes de moins que la courte OST de Dishonored premier du nom, sachant que ce travail original intègre, comme son prédécesseur, une musique de quatre minutes qui est une reprise. Ce qui nous fait trente et une minutes de musiques « originales  » et particulièrement oubliables. Merci Daniel Licht ; tu n’as donc pas réussi à confirmer ton talent, tout comme Arkane ont confirmé qu’ils faisaient les suites comme le reste de l’industrie mainstream. Moins on en fait, mieux on se porte. Sauf que Dishonored 2 fait de bien moins bonnes ventes que le premier, et qu’il est tombé à moins 50 % moins de un mois après sa sortie, malgré une presse dithyrambique, et des joueurs qui ont eu exactement ce qu’ils voulaient, et donc exactement ce que je redoutais. Justice est faite.

 

Ah, mais si c’est, une bonne suite ! Confortablement installé dans ses nouveaux souliers, qui sont en fait les mêmes que ses précédents, mais à la gamme d’au-dessus. Son apparat à beau être neuf, ses nouveautés ne justifient pas quatre ans de développement, et l’excellence de ses acquis ne justifient pas que l’on repasse à la caisse avec le sourire en se disant « mais merde, il y a quatre ans je payais le même prix pour un produit neuf  » . Eh bah cette année, tu paies le même montant pour la même chose, donc ne te plains pas ! C’est globalement le message qu’envoie Bethesda et Arkane en mettant à bas une suite aussi excellente que scolaire, qui répond au critique du premier opus sans jamais tenter quoi que ce soit d’autre. On s’effraie alors à penser « Mais que nous réservent t-ils pour un troisième opus ?  » . Je vous le dis : pitié, rien, parce que je suis vacciné à vie contre les suites des jeux Arkane désormais.

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A propos de l'auteur : Marcheur

Rédacteur de Loutrage aimant le jeu vidéo dans tous ses pluriels et appréciant tout particulièrement réfléchir sur le média.

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