Styx : Master of Shadows

Après une mine dépitée face à l’augmentation du tarif du season pass de Fallout 4, dans l’unique but de faire cracher un maximum de thunes aux moins conscients d’entre nous avant application du changement, il fallait à ce pauvre Marcheur un petit remontant. Dans une période particulièrement creuse (… au point d’en jouer au solo de Battlefield Hardline, c’est dire la détresse) j’eus le bonheur d’accueillir sur ma console next gen / PC d’entrée de gamme / Xbox One, un titre que j’avais déjà eu le bonheur de conclure sur PC. Un jeu du studio français pas exactement comme les autres, qui m’a donné espoir en lui, et a confirmé sa place dans mon cœur : Cyanide, c’est le futur Arkane.

 

Un petit cours d’histoire s’impose non ?

Parmi les ombres du jeu vidéo, il existe plusieurs maîtres. Garrett, Agent 47, Corvo, Splinter Cell… et une flopée toujours grandissante d’amateurs, car le jeu d’infiltration est lui aussi mis à toute les sauces. Un peu comme le RPG d’ailleurs. Mais aujourd’hui, j’ai l’immense plaisir de parler d’un nouveau maître, car tel est son nom. Styx n’est pas un jeu à mettre entre toutes les mains. Si Thief – le jeu de 1998, et non son très correct reboot de 2014 – ne vous est pas inconnu, il est fort possible que Styx vous rappelle de très belles choses. Loin d’être vieille école, ronchon ou même rétrograde, l’ami Styx sait qu’il sort en 2014, mais ne va pas pour autant confondre modernité et prendre son public pour une bande d’abrutis. Le dernier né de Cyanide est un vrai bon jeu tout à fait recommandable, qui fait bien mieux que la concurrence, et propose une expérience qui se raréfie. Mais intéressons nous d’abord à l’histoire de la conception du titre.

J’ai abordé dans des temps immémoriaux, un titre nommé Of Orcs and Men, développé par Spiders. Développé… mais pas pensé par le studio, qui se retrouvait une nouvelle fois dans une position peu enviable. Sans être dans le travail ingrat du portage, il se retrouvait à devoir exécuter les idées de Cyanide. Une double frustration pour les deux boîtes. Cyanide voyait donc son bébé partir dans l’oubli avec un flop commercial assez monumental de Of Orcs and Men. Mais, il ne fallait pas non plus perdre totalement espoir, car peu de temps après, un nouveau projet vit le jour, cette fois sous la totale responsabilité de Cyanide.

Loin d’être un RPG, et loin d’être fidèle aux intentions de base de la licence, Styx : Master Of Shadows s’est intelligemment éloigné des codes de son aîné. Après l’échec critique douteux du reboot de Thief, Styx a eu la chance d’être attendu par une niche de joueurs fans de jeux d’infiltration pointus, espérant voir en ce double A au tarif préférentiel un titre suffisamment riche pour assouvir leurs pulsions obscures. Débarquant depuis les ombres, le gobelin connu des joueurs d’Of Orcs and Men frappa cette fois sans l’appui d’Arkaïl dans une aventure moins bavarde, moins dense, mais plus précise, plus maîtrisée, et hautement plus savoureuse. Perle cachée des marchés Xbox, PSN et Steam, Styx : Master Of Shadows est typiquement le genre de jeu qui donne envie d’y croire. Je conclue cette longue introduction sans plus attendre, et m’apprête à vous expliquer pourquoi Styx est l’un des meilleurs jeux d’infiltration de ces derniers temps.

 

Une réalisation cheap, mais intelligente

Bon, Cyanide pourrait rimer ou faire une petite multi-syllabique avec graphisme, mais en fait, non. Disons que leurs jeux, sans être vraiment hideux, n’ont jamais brillé par une technique folle, même si j’admets aisément que Aarklash Legacy est beau. Partant de cela, Cyanide s’est une nouvelle fois mis en tête de travailler avec le moteur Unreal Engine 3 que j’adore… que je déteste en fait ; à force de trop le voir, je ne souhaite que son éradication, mais je vais faire l’impasse sur ses retards d’affichage ou même ses textures délavées, pour une nouvelle fois. Parce que sans être techniquement fou, Styx fait un travail assez correct en règle générale, tant qu’il ne s’agit pas d’afficher des visages humains, ou assimilés ou… Enfin, des visages quoi. Les environnements sont ouverts, bien modélisés, profitant d’un choix de couleurs pas si fréquent que cela, et adapté à la jouabilité du titre.

Sans fourmiller de détails dans tous les sens, ou même s’acoquiner de trop d’effets new gen, Styx a un minimum de gueule grâce à sa direction artistique, et surtout sa construction intelligente et crédible des niveaux. Son visuel s’avère donc tout à fait satisfaisant et tourne convenablement sur tous les supports, ce qui est un bon point. On regrettera par contre des éléments de décors apparaissant tardivement (… le moteur est en cause), des bugs graphiques faisant littéralement disparaître des pans de murs (… ça, pour le coup, c’est pas l’Unreal Engine), et peut-être un visuel finalement assez froid et aseptisé qui peut déranger les plus tatillons. Ce que je regrette plus, ce sont les animations médiocres, la mise en scène manquant de soin, et le moteur physique qui fait, au mieux, n’importe quoi. On notera aussi des environnements qui s’avèrent malgré tout assez variés, bien que nous ne serons que dans une tour, tout le long du jeu.

Parlons du son qui ne peut que s’avérer décevant, dans la mesure où l’on passe de Of Orcs and Men à Styx. Composées par Henri-Pierre Pellegrin, non sans idées et sans réussites, les musiques du jeu d’infiltration du gobelin s’avèrent tout à fait correctes et font correctement leur travail. On aurait apprécié revoir Olivier Derivière sur le projet, mais on ne peut pas tout avoir. On devra aussi faire l’impasse sur l’excellent doublage français d’Of Orcs and Men au profit d’une version anglaise, plus économique et aussi moins satisfaisante. Si comme moi vous aviez trouvé le doubleur de Styx parfait dans le jeu d’action / aventure de Spiders, sans doute seriez-vous attristé d’apprendre qu’il est forcément absent du projet. Pourtant il ne faut pas cracher sur le travail du doubleur anglais, qui a su délivrer une performance soignée qui tranche avec le reste du casting. Niveau bruitages en revanche, je trouve que le travail a été correctement exécuté. C’est toujours un sujet dont j’ai du mal à parler, parce que franchement, je n’en ai pas grand chose à faire. Quoi qu’il en soit, le son de l’environnement de Styx s’avère assez satisfaisant.

 

De l’infiltration avec un scénario compréhensible ? Thief en est tout chamboulé

Que les écrivains de Cyanide écrivent bien, c’est un fait que je ne pense pas avoir lu contesté. Mais je ne lis pas souvent que les dialogues de leurs jeux sont succulents, remplis d’humour grinçant, de répliques hilarantes, et de réflexions générales intéressantes. Voilà, il m’est certes arrivé d’écrire qu’un jeu était mal écrit, eh bien ce n’est pas le cas pour Styx. Qu’est-ce qui différencie Styx des autres jeux en matière d’écriture ? Il s’agit d’un huis clos qui mélange assez habilement plusieurs intrigues, tout en gardant en tête que l’on incarne un personnage ayant des objectifs personnels. Ses desseins l’amèneront à rencontrer des personnages, à découvrir qu’il se trouve dans un lieu qui est le théâtre de beaucoup de convoitises. Sans que le joueur ne s’en rende bien compte, les enjeux personnels se brouillent, avant de tomber dans une brume épaisse dans laquelle l’objectif le plus inattendu deviendra le plus évident. Amateur de twists, préparez-vous à en rencontrer un des plus sympathiques, qui a le bon goût de nous faire reconsidérer le Styx tel que nous le connaissions, et explore d’autant plus ce personnage.

L’ensemble peut se targuer de tenir debout et évite les erreurs qui, dans ce genre de scénario, auraient pu vite faire tourner au grand n’importe quoi. Le jeu peut aussi se féliciter d’une narration simple et peu intrusive, notamment en ce qui concerne un nombre très restreint de cinématiques, amenées pour la plupart au bon moment. L’histoire est intéressante, mais est surtout là pour mettre en avant les nombreuses capacités de notre gobelin fétiche. Le titre a aussi le bon goût de répondre à toutes les questions que l’on était en droit de se poser, n’invitant pas à se procurer une suite désormais officialisée. Le jeu ne se prend pas pour ce qu’il n’est pas, et ne vient certes pas révolutionner l’écriture dans le jeu vidéo, mais il ne pose pas de questions qu’il ne maîtrise pas, ne vient pas parler de thématiques qu’il ne pourra que vaguement traiter, et ne fera pas l’erreur non plus de tomber dans les clichés les plus gras ou dans un manichéisme malvenu.

 

Une jouabilité riche d’une surprenante finition

Bon. Game of Thrones RPG reste ma meilleure expérience de Cyanide. OK c’était moche, c’était surement pas bien fignolé, un peu mou, et pas très tactique… mais il avait le mérite d’être l’un des jeux les mieux écrits du média. Oui, du média. Cela dit, si Styx ne dépasse pas l’attachement profond que j’ai pour le jeu de rôle de Cyanide, il est clairement un bien meilleur jeu. Et pour être un meilleur jeu, il n’y a pas vraiment de miracle, il faut travailler avant tout son jeu par le biais de la jouabilité, ce que Styx fait brillamment. Proposant juste assez de mécaniques de jeu pour ne pas s’avérer pauvre, et suffisamment de possibilités pour proposer un ensemble conséquent de situations possible, Styx sait ce qu’il fait et le fait bien.

Résolument old school, mais pas inconscient de ses prérequis à respecter pour être dans l’air du temps, le titre a tout du jeu qui est à la page, mais ne prend pas pour autant le joueur pour un débile. En proposant un challenge conséquent, un level design autrement mieux construit que celui d’un Deus Ex : Human Revolution, une jouabilité souple et des possibilités nombreuses Styx s’impose directement comme un titre de choix en matière d’infiltration. Punitif à l’extrême lorsque le joueur fait l’erreur de croire qu’il peut faire face à ses adversaires, il sait dire au joueur ce qu’il peut et ne peut pas faire. Styx est un gobelin ; il n’a pas la force d’un homme, mais il a une dague qui peut faire la différence, et est très petit. Ainsi, passer sous les tables à la manière d’un Dishonored est un jeu d’enfant. Trouver des conduits est un bon moyen de se sauver la mise. Les coffres, pots, trous dans le sol, et autres endroits exigus sont d’excellentes cachettes pour un petit être.

Styx est aussi un petit monstre doté d’un corps lui permettant de bondir bien haut. Bien qu’imprécis, les sauts de notre gobelin s’avèrent salvateurs, et offrent au joueur une grande liberté de jouir de la verticalité – sur parfois cinq niveaux – des environnements. Prendre l’ascendant sur les adversaires est un bon moyen de répliquer avec nos moyens (… les écraser sous une cargaison en suspension par exemple). D’autres moyens sont évidemment possibles pour se débarrasser des menaces humains – et autres – sans risquer sa peau. Vous avez envie de goûter le crachat empoisonné du gobelin ? Les gardes non plus, mais il faut bien cela pour les tuer discrètement ; cracher dans leur eau, sur leurs pommes, et ils ne feront pas long feu. Car sans être des lumières, les gardes se font berner, mais peuvent aussi s’avérer surprenant.

Bien sûr, il y a aussi des outils, des points de compétence, des collectibles, la possibilité de finir le jeu sans tuer personne, sans se faire repérer, ou même sans éveiller le moindre soupçon. Styx est un jeu brillamment fait, bien pensé, et avec d’honorables intentions. Un jeu d’infiltration à la troisième personne à peu de frais qui fait plaisir à jouer, tout en ne se prenant pas pour ce qu’il n’est pas. Pourtant, lorsqu’on fait le compte, avec ses réussites et ses petits échecs, Styx a les épaules robustes. Si robustes qu’une suite juste mieux bâtie et réalisée suffirait peut-être à en faire un roi du genre, reprenant le flambeau tombé en désuétude du genre de l’infiltration ; Metal Gear Solid V : The Phantom Pain a beau être un jeu brillant, il n’en reste pas moins résolument tourné action. La pureté de Styx, avec ses affrontements quasi infaisables, et son infiltration dénuée de pitié pour le joueur, en font un jeu du genre bien plus convaincant. De là à ce que Cyanide marque un grand coup avec Shards of Darkness, il n’y a qu’un pas que je franchis aisément.

Décidément, entre Spiders et Cyanide, en cette année 2016, j’ai envie de croire en mon jeu vidéo français, et de supporter pour une fois mon pays dans ce domaine. Parce qu’il est vrai qu’après Life is Strange, un peu de foi ne serait pas de refus !

 

Voilà, Styx c’est bien, c’est même très bien. Il ne manque pas grand chose au jeu pour devenir un titre quasiment irréprochable. C’est l’exemple typique du jeu qui n’a pas la tête bien pleine mais la tête bien faite. Jouer un gobelin avec tout ce que ça sous entend en termes de filouterie, dans un environnement clos mais aussi vaste et tentaculaire, à la jouabilité bien étudiée, que demander de plus à un titre à un tarif réduit ? Pas grand chose, si il est déjà un immanquable pour tout amateur d’infiltration, il est aussi un immanquable pour tout amateur de bons jeux que nous sommes tous. Styx, c’est pas cher, c’est bien écrit, c’est correctement réalisé et c’est très plaisant à jouer, quelles excuses avez-vous désormais ?

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A propos de l'auteur : Marcheur

Enfant attardé de Kreia et d’Alfred de Musset. Pense que tout est narration, et répète sans cesse qu’il donne tout en dansant comme un ouf

2 Commentaires sur “Styx : Master of Shadows”

  1. Ouega dit :

    Je crois que tu m’as convaincu ! Je vais probablement me le procurer, moi qui est fan du genre ! Bientôt un dossier sur Splinter Cell de mon côté, qui sait? 😉

  2. Marcheur dit :

    Tu vas clairement pas le regretter, c’est un des meilleurs jeux d’infiltration de ces dernières années !
    Fais toi plaiz’, j’ai jamais fait de splinter cell !

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