La symbolique de Recore

La symbolique de Recore

R comme Respect pour la personne à qui j’emprunte la formulation ; elle se reconnaîtra.

R comme Rétrograde, R comme Recore. Le jeu de Comcept, partant d’une idée de Keiji Inafune, est un jeu résolument rétro avec une philosophie terriblement proche des jeux de plateformes originels, tels les Megaman ou Rockman pour les puristes. Il porte en lui aussi les traces du jeu de plateforme 3D et s’impose comme un nouveau représentant du genre, portant même avec lui quelques volontés de relancer la discipline, comme à l’époque de la Playstation 1 et 2. R comme Révisionniste aussi ; Recore c’est Keiji Inafune qui, en tant que producteur, se place ici pour réécrire l’histoire à son avantage en essayant de recréer un mythe qui, commercialement, n’est peut-être pas si bien parti, mais qui, sémiologiquement, est presque parfait pour amener un renouveau. Recore : revenir au primordial.

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Rendre à Caesar ce qui lui appartient est un devoir ; la réflexion ici présente est inspirée d’une vidéo sur Youtube. J’en reprends d’ailleurs des éléments afin de pousser encore plus le sujet qu’il ne l’avait été dans ladite vidéo. Par respect, et surtout par volonté d’aider la personne à se faire connaître car elle le mérite amplement, voici le lien de son travail qui est complémentaire avec ce qui est écrit ci-après :

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L’importance du nom de famille et de l’identité

Joule Adams est porteuse d’un nom qui devrait dire quelque chose à beaucoup de monde. Adams comme Adam le premier homme, mais ici Joule est l’une des dernières humaines, bien qu’aussi la première d’un nouveau mouvement. Un renouveau de l’espèce sur un paradis alternatif « Alter Eden  » . La symbolique est facilement trouvée, mais le jeu ne s’y étend pas, et fait de ces références des évidences dans une narration naturelle et résolument vieille école. Il n’y a pas besoin d’expliquer ce qui est instinctif, tel le saut, le dash et le tir, qui sont autant de mécaniques vieilles comme le monde trouvant ici une pureté et une évidence qui font du bien.

Mademoiselle Adams est donc dans cet Alter Eden pour bâtir un monde sur lequel l’humanité refleurira, son nom la plaçant d’ores et déjà dans un rôle quasi prophétique. Joule devra prendre à charge l’affrontement d’une faction hostile que nous étudierons peu après. Elle est l’exemple que doivent suivre les nouveaux hommes, et son genre nous amène même à penser que les femmes auront cette fois un rôle important dans cette nouvelle humanité, rôle féminin longtemps étouffé par la dictature du « sexe fort  » . Joule est donc l’Adam de cette nouvelle histoire dont nous assistons aux prémices. Elle est forte, maligne, curieuse, brave, prudente, et créative. Elle sait incarner toutes les valeurs que l’on juge communément comme positives.

Cet exemple est à mettre au crédit de ces précepteurs, les robots qui l’ont élevé en lui inculquant ses valeurs, en les incarnant dans la narration du jeu et même dans leur rôle. Mack est un chien-robot fouineur, curieux et courageux. Seth est un robot prudent et malin. Enfin, Duncan est fort. La créativité naturelle de notre héroïne vient de la nécessité de réparer ses amis synthétiques. Joule est une héroïne de jeu vidéo parfaite dans le sens où son physique justifie ses qualités ; elle est athlétique physiquement, et semble largement capable de bondir et de se déplacer comme un chat. Son exosquelette vient ici soutenir des facultés lui permettant de faire faces aux épreuves environnementales, tandis que son fusil bricolé l’aidera à vaincre ses adversaires. Elle est aussi parfaite en tant que personnage principal, comme j’ai pu le décrire précédemment.

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Recore, le reboot de l’humanité et d’un genre

Recore, c’est aussi et surtout un jeu qui raconte, aussi bien mécaniquement que dans sa narration. Il reprend les bons éléments du passé, et laisse de côté les boulets de cette évolution. Joule affronte des robots, mais elle accepte à ses côtés ses amis qui sont des robots fonctionnant correctement. Cette dualité manichéenne est aussi imagée par le nom qu’arbore l’antagoniste principal : Viktor, comme Viktor Frankenstein et sa créature abjecte. Recore c’est l’histoire de Joule représentant une humanité qui va faire le tri entre ce qui est bon et ce qui est mauvais dans l’ancien monde, d’où son apparence et ses activités de récupératrice. Elle créait à partir de choses déjà éprouvées, exactement comme Comcept et Inafune en s’accaparant des mécaniques du passé.

En effet, le titre fonctionne globalement dans sa structure et sa narration comme un jeu à l’ancienne ; peu de cinématiques, le décor est essentiellement présent pour proposer une expérience de jeu plus que pour l’esthétisme. Le code couleur pour les types de tirs du fusil, ainsi que les ennemis, font résolument japonais dans la philosophie de game design, tandis que le level design est extrêmement fonctionnel (… jusque dans les donjons secondaires). Recore récupère le dash aux Megaman, le double-saut comme un cliché du genre plateforme, les mécaniques de jeu de shoot directement importées de Jet Force Gemini, et la récupération de ressources similaire à la récolte des écrous dans Ratchet and Clank.

L’inspiration physique pour l’héroïne provient directement de Star Wars VII ainsi que son occupation, mais Recore donne une portée supplémentaire à son physique et son rôle dans l’histoire. Svelte, on ne s’étonnera pas de voir notre héroïne jouir d’une grande souplesse, allant avec une relative fragilité qui est compensée par son exoarmure, conçue par ses soins. Cet exo-armure justifie la présence des sauts gigantesques de l’héroïne, de son double-saut, mais aussi et surtout de son dash, Inafune ayant à cœur de justifier ses mécanismes de jeux, chose qu’il s’empressera aussi de faire en choisissant bien l’apparence des robots aidant Joule. Seth, l’araignée, est aussi agile et capable de grimper à des surfaces normalement impraticables que son caractère est aussi très proche de l’arachnéen. Il en va évidemment de même pour Mack le chien, et Duncan le gorille. Mais tout ceci ne s’explique pas ; Recore ne s’étend pas en palabres et le fait bien comprendre aux joueurs. Ce que Dark Souls a récupéré de l’ancienne école du jeu vidéo, Recore, lui, semble être conçu et pensé avec, comme s’il y avait une volonté de relancer quelque chose, un mouvement.

Car, à l’image de son personnage principal, Recore n’a pas prétention de refaire le monde. Au contraire, il veut prendre un peu de recul et voir ce qui fait que les anciens jeux sont encore aujourd’hui si pertinents dans leurs mécaniques. La pureté du gameplay du jeu, ainsi que le caractère volontairement primitif de son histoire piochant dans le mono-mythe et dans les grands classiques, font de Recore un jeu qui ressemble dans la forme à un jeu récent, mais a tout d’un jeu à l’ancienne. Est-ce que cela choque manette en main ? Absolument pas, car Recore est avant tout bon élève ,et son héroïne est une bonne héroïne montrant la voie et se montre infaillible. C’est le recommencement d’une vision, celle du jeu exigeant qui demande au joueur de prendre son courage à deux mains et d’affronter des épreuves que les jeux modernes auraient tendances à éviter. Là où il faudrait attendre un mode défi, voire un DLC dans certains titres pour trouver un challenge, Recore condense dans son dernier stage tous les pires pièges qu’il a trouvé afin de décourager les joueurs les moins persévérants.

C’est une image pour dire aux joueurs qu’il faut revenir à cette école de l’exigence, revenir à ce moment de l’histoire du média où finir un jeu se méritait, à la sueur du front et de la manette ou du clavier / souris. Et cette invitation à la lutte pour le mieux est aussi faite par cette héroïne qui présente la particularité d’être une femme, mais aussi et surtout de voir une humanité qui avance avec les acquis du passé, tout en ayant également un regard critique sur l’histoire. La récupératrice prend ce qui est bon, et transforme pour créer de nouvelles choses, ce qu’Inafune semble vouloir faire. Quand on fait le compte, Recore n’est pas si conservateur. Au contraire, il prend juste un chemin qui diffère des titres se qualifiant eux-mêmes de progressistes. Il regarde en arrière, autour de lui, voit ce qu’il y a à prendre, et en fait un jeu qui paraît frais contre toute attente.

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Le thème de la lutte dans Recore

Joule est une humaine élevée parmi les robots. Elle comprend leur langage et n’a eu que peu de contact humain. Pourtant, le personnage de Kai fait ici espoir de repeuplement dans un parlé un peu cru. Il fait office d’Ève dans cette histoire, et renverse une nouvelle fois notre vision du mythe. On peut pousser l’interprétation plus loin en jetant un œil aux Cores, les fameux orbes prismatiques donnant vie aux robots, et si l’on y réfléchit, ils offrent le savoir dans un monde qui en est presque dénué. Ils ouvrent les yeux à l’héroïne et lui en apprennent plus, ce qui peut être vu comme la pomme d’Eden. C’est d’ailleurs amusant que ce soit Kai qui en sache le plus de prime abord à ce sujet.

Cette lutte pour la connaissance, elle la mène contre Viktor et son armée de robots malfaisants. Ce Némésis est un fantôme du passé et veut imposer à cette planète une seule et même espèce dominante : les robots nommés corebots. Cet antagoniste, facile et éculé, ne voit la solution que par l’éradication de Joule et Kai, afin d’éviter que la planète ne soit terraformée et devienne ainsi vivable pour les êtres vivants. Viktor incarne l’extrémisme, la créature consciente que l’homme détruit tout sur son passage, et que les corebots resteront ou redeviendront esclaves des créateurs, ce qui est parfaitement à propos vu le nom qu’il porte.

Cette opposition qui ne laisse aucune place à la diplomatie, laisse à penser d’un duel que se mènerait avec l’ancienne et la nouvelle école, l’humanité d’un côté, et les robots de l’autre, l’humanité laissant sa créature et allant au-delà, tandis que les robots (… ne pouvant évoluer) restent bloqués à leur stade. Mais, Joule a été élevée parmi les robots, tout en présentant des valeurs purement humaine et une capacité à s’adapter comme tout le genre humain. Elle représente l’équilibre, une sorte d' »élue  » qui pourra recréer l’humanité et faire vivre synthétiques et organiques en symbiose. Ce que Mass Effect a fait comprendre de manière hasardeuse en une trilogie, Recore le fait comprendre en un seul personnage, tout en évitant une narration envahissante. Pas mal.

La lutte est plus idéologique qu’on ne le pense dans ce Recore, et pour le coup, on doit ce thème à l’écriture très concernée de Joseph Staten, qui a lui aussi écrit à ce sujet sur la saga Halo, dans laquelle les IA finissent par dégénérer alors qu’elles sont capables d’éprouver des émotions. Le thème récurrent de l’homme / machine incarné par le personnage de Master Chief trouve écho dans Recore au travers du personnage de Joule. On pourrait étendre le propos en disant qu’il s’agit aussi d’une lutte pour un Microsoft voulant étendre son catalogue en mettant de côté ses anciens succès, Joseph Staten ne faisant que recommencer un mythe pour en remplacer un autre plus ancien. La boucle et bouclée.

Que ce soit celui qui a eu l’idée du jeu, son esthétique, son gameplay, son scénario, ainsi que son propos profond, Recore n’est jamais rien qu’une histoire qui se répète. Mais comme tout reboot, remake, suite, ou même nouvelle licence, Recore n’est pas ici pour tout modifier et recommencer à zéro. Recore est juste là pour redonner un souffle à nos vieilles recettes et formules. C’est dans les vieux pots que l’on fait les meilleures soupes, et si Recore n’est pas la gemme la plus polie de cette génération, il fait au moins partie des titres dont je me souviendrai, et dont j’espère voir une suite rien que son propos ; redonner vie à l’espèce humaine, redonner vie à un genre, et redonner vie à l’exigence dans les jeux vidéo grand-public, font de ce titre un porte-étendard d’une nouvelle vague. Pas une vague qui va remettre profondément en question le média, mais une vague qui va bousculer les tendances fainéantes de notre époque. Classique mais loin d’être paresseux, Recore est peut-être bien plus que ce qu’on attendait de lui finalement. Un nouveau départ pour Microsoft, Inafune, et peut-être le jeu de plateforme en 3D.

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Voilà. L’intérêt de l’article pourra peut-être paraître obscur, mais après avoir visionné la vidéo qui est tout à fait complémentaire avec cet article, vous pourrez sans doute saisir où je veux en venir. Notre époque est remplie de remasters, de remakes et de reboots, par peur de ne pas savoir quoi faire en sortant des clous. Recore ne sort pas des clous, mais il invite à remettre en question comment nous percevons nos acquis, et comment est-ce qu’on peut aller au-delà. En prenant parti-pris de revenir à une exigence écartée des jeux triple A moderne, Recore revient avec des mécaniques à l’ancienne qui font que les quelques idées et corrections qu’il amène avec lui nous permettent même de voir où il pourrait aller en innovant encore plus. Je ne peux m’empêcher une nouvelle fois de voir en ce jeu la naissance d’une franchise, mais je vais laisser l’avenir en décider.

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A propos de l'auteur : Marcheur

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Rédacteur de Loutrage aimant le jeu vidéo dans tous ses pluriels et appréciant tout particulièrement réfléchir sur le média.

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