Pillars Of Eternity, le rétrograde

Je n’arrive pas à aimer Pillars of Eternity. J’y ai cru, j’ai voulu y croire, mais le fait d’y avoir joué, même très peu, m’a conforté dans l’idée que Obsidian s’était planté. Le problème avec ce studio, c’est que je le connais très bien. Je sais qui fait quoi, et qui sont les grands noms de la boîte. J’y suis très attaché. C’est pour cela que quand le projet fut annoncé, j’attendais le résultat avec impatience, mais dès les premières lignes décrivant le jeu, j’aurais dû savoir et comprendre que le jeu que j’aurai entre les mains ne pouvait être autre chose que le fantôme d’un passé lointain, un temps de jeu de rôle aujourd’hui révolu. Un temps dont on aurait dû accepter la disparition au lieu d’en demander un successeur.

 

Jouer à Pillars of Eternity, c’est accepter de renouer avec les codes du RPG à l’ancienne. C’est accepter de se retrouver avec tout ce qui faisait le sel de ces jeux, mais aussi tout ce qui les rendaient lourdingues. Parce que oui, jouer à Baldur’s Gate aujourd’hui, après avoir vu passer tous les grands jeux de rôles entre deux, bah cela fait mal. De là à dire que le genre du C-RPG à l’ancienne a subit une forme d’obsolescence, mais force est de constater que pour apprécier le genre, il faut soit l’avoir connu à l’époque où il était au top, soit faire un effort de contextualisation assez impressionnant. Et de ce côté, on ne peut pas dire que Pillars of Eternity – au contraire d’un Dragon Age Origins – ait fait un effort pour rendre la formule moins rigide et ennuyante.

Parce que Pillars of Eternity n’est pas fun, il est très lourd. Des tonnes de textes optionnels lourds à lire avec une contextualisation inexistante dans l’univers du jeu, des combats à la micro-gestion emmerdante, un pathfinding qui ne s’est pas amélioré depuis 2001 avec Planescape Torment, une interface horrible directement héritée des anciens jeux de l’infinity engine. Si l’on ajoute à cela un visuel vieillot et mal optimisé – mais qui reste tout de même soigné artistiquement – et plein de lourdeurs agaçantes, on a l’impression de jouer à un titre revenant de la fin du millénaire dernier, sans autre intention que de faire perdurer le genre, en conservant tous ses défauts. Et quoi qu’en disent les fans, cela n’en est pas bien.

Les intentions de Pillars of Eternity et de ses créateurs sont bien moins louables que ce que l’on veut nous faire croire. Ils ne souhaitent après tout qu’exploiter une fan base qui n’a pas eu envie d’évoluer avec son temps, tout en ne se faisant pas chier à trouver de nouvelles idées et se contenter de refaire ce qui a déjà été fait il y a vingt ans. C’est bien beau de déclarer « on a inventé des nouvelles règles pour notre jeu ! » pour se passer de Donjons et Dragons, mais cela serait bien de faire des règles dont le feeling diffère un minimum des anciennes. Parce que la nouveauté de Pillars of Eternity, par rapport à ses prédécesseurs, se constate dans quoi ? Dans ses thématiques et la noirceur de son univers ? Dans des différences minimes de système de jeu ? Dans son écriture plus maîtrisée ? Sans vouloir trop m’avancer, j’oserai dire que niveau innovation, on est loin du strict minimum.

Le problème de fond, c’est que je ne ressens en Pillars of Eternity que la volonté d’effacer de l’histoire tout ce qu’il s’est fait de mieux entre Baldur’s Gate II et lui. Cela fait tout de même 15 ans ; à l’échelle du jeu vidéo c’est une éternité. Et ce mépris de ce qui s’est fait de mieux, c’est une volonté de ne pas faire d’effort pour se mettre à niveau en matière de jouabilité, de mise en scène, de réalisation technique même. Si j’en crois les critiques que j’ai lu, le simple fait que le genre soi de retour au travers de Pillars of Eternity est une preuve indiscutable de la qualité du jeu ? On peut être déçu que le RPG « à l’ancienne » ait disparu, mais si on veut le faire revenir, autant que son retour s’accompagne d’un minimum d’améliorations non ?

Parce que il y a des détails qui m’énervent beaucoup également. Le jeu est divisé en tableaux, et je ne sais pas si c’est dû au moteur ou même mon pc, mais les zones – tout en étant petites – mettent des plombes à charger, si tant est que le chargement ne fasse pas simplement planter le jeu, Steam, et mon pc, avec redémarrage forcé. Finitions à la Obsidian pour un jeu techniquement à la rue et sans prétentions techniques, on a vu mieux. Mais continuons de parler du reste.

« So gather your party, venture forth, and embrace adventure as you delve into a realm of wonder, nostalgia, and the excitement of classic RPGs« . C’est bien joli, c’est très mignon, mais il faut aussi savoir regarder ce qu’il se fait à côté, et peut-être considérer que notre vision est peut-être, je ne sais pas, à côté de la plaque ? Vieillotte ? La remise en question n’existe-t-elle donc pas dès que l’on parle d’un genre qui a plu à une certaine époque ? Je sais bien qu’innovation ne rime pas forcément avec amélioration, mais tout de même ; dans ses différences minimes avec Baldur’s Gate, Pillars of Eternity ne fait pas beaucoup mieux.

Voire pire, on parle des affrontements super longs et très lourds qui nécessitent vingt-cinq milles pauses, son système de fatigue qui ne sert pas à grand chose, son gain d’expérience qui considère qu’on apprend plus du tout de son adversaire une fois qu’on l’a battu une seule fois, forçant le joueur à accomplir des quêtes même s’il n’en a pas envie ? … Ses règles qui ne s’avèrent pas plus riche que celle de la première itération de Baldur’s Gate. Et les textes très nombreux, très longs, parfois vraiment hors-sujet parce qu’il fallait bien pour caser les stretchs goals des joueurs, et la promesse d’implémenter leurs textes dans le jeu ; cela ne rentre pas en compte dans l’appréciation du titre peut-être ?

Vous l’aurez compris, Pillars of Eternity n’est pas ma came du tout, d’autant que ses musiques me laissent vraiment de marbre. A un niveau assez hors du commun d’ailleurs, comme si elles avaient été spécialement faites pour m’ennuyer. Mais c’est un détail à l’image de ce que j’ai déjà expliqué avant.

Bon après, je dois bien admettre que visuellement ça claque. C’est peut-être complètement sans vie et inanimé au possible, les artistes d’Obsidian savaient ce qu’ils faisaient, si l’on passe au delà du constat que c’est d’un classicisme ennuyant : des châteaux, des petits bois, des faubourgs, des villes médiévales, etc… Si l’ensemble ne nous fera pas sauter en l’air comme le visuel d’un Torment (Planescape) cela reste vraiment magnifique, avec des textures soignées et une patte graphique réellement appréciable. Avec l’optimisation bien naze qui fait que le jeu ressemble à un titre en 2D classique qui consomme bien plus qu’un jeu en 3D, comme Bound by Flame. Et je trouve ça vraiment, vraiment énervant.

Pour ce qui est de l’écriture des quêtes, c’est très réussi. Les écrivains d’Obsidian ont beau ne pas avoir le même talent que Chris Avellone, ils savent écrire un univers et lui donner crédibilité. Mais comme son visuel, Pillars of Eternity est un jeu de rôle très classique qui emprunte à la Dark Fantasy. J’ai d’ailleurs trouvé que son ambiance s’inspirait beaucoup de KOTOR 2, ce qui est bien. Mais le fait que je ne retrouve pas les mêmes qualités au niveau du casting présent (… je me fichais pas mal de chaque compagnon) m’empêche de rentrer dans l’histoire, parce que parler à un personnage dont le seul visuel que j’ai est une bouillie de pixel ou un portrait… j’ai du mal à m’y attacher, surtout dans la mesure où les compagnons ne semblent pas avoir marqué une seule personne. A l’image du jeu en fait, tout le monde s’exclame « C’est excellent ! » mais personne ne creuse la question de savoir « Pourquoi ? « 

Mais l’attachement passe par une représentation concrète et un minimum soignée. Parce que oui, l’imagination c’est bien, la stimuler aussi, mais pour un studio comme Obsidian, avec un budget de 4 millions de dollars, et leur talent pour la mise en scène de dialogue (Alpha Protocol) j’ai du mal à croire qu’une caméra rapprochée sur les personnages avec un effort de mise en scène sur les dialogues principaux soit chose impossible. Je sais bien que c’est pour la quantité du texte, mais pour le coup, au risque de me mettre à dos du monde – mais je ne suis plus à ça près – beaucoup de texte, cela ne sert à rien. Oui, à rien. On peut dire beaucoup avec de l’image et des phases jouables, décrire les attitudes des personnages dans les dialogues, cela ne fonctionne pas, ou plus en 2015 parce que KOTOR a existé… en 2003. Et si vous me rétorquez « Eh ! le budget ? » je vous réponds Mars War Logs avec 650 000 dollars. Sans parler du fait que la position d’Obsidian sur les doublages est peu défendable dans la mesure ou Divinity : Original Sin, au moins aussi bavard, est intégralement doublé.

Ressembler à Baldur’s Gate, cela n’est pas une qualité. Or, Pillars of Eternity n’est qu’un titre qui reprend tous les codes des jeux d’un temps révolu pour sauver un Obsidian qui ne sait plus quoi faire. Pillars of Eternity n’est au final qu’un aveu de faiblesse d’un studio talentueux qui n’arrive pas à s’imposer dans le monde de la 3D. Le RPG moderne a vu ses meilleures représentants dans les jeux d’Obsidian, mais la popularité n’a pas suivi la qualité. Au pied du mur, le studio a dû recommencer à faire du jeu à l’ancienne pour se sauver. Je ne sais pas, mais je ne pense pas qu’un studio récent ait envie de retomber dans tous les travers des jeux d’antan et se sente obliger d’en singer les codes pour attirer du nostalgique à la pelle.

Bon là, mes accusations deviennent plus sévères. Obsidian aurait-il abusé de la nostalgie des joueurs ? Oui, oui clairement. Citer Baldur’s Gate, Planescape Torment et Fallout pour récolter des fonds, c’est très racoleur. Promettre Baldur’s Gate 3, c’est racoleur. Offrir un jeu qui ressemble à tous ces titres alors qu’avec leurs moyens, Obsidian aurait pu faire plus, c’est malhonnête. Malhonnête comme vendre son jeu à 42 euros alors que la concurrence offre un titre bien plus ambitieux et moderne pour 40 euros. Oui, je parle de Divinity : Original Sin qui n’est pas sans défauts également, mais quand même à un autre niveau que le rétrograde Pillars of Eternity.

Ce n’est que mon avis, mais Obsidian a tout de même créé des jeux tout à fait modernes et corrects, tout en conservant les qualités d’écriture et même de richesse que l’on connaît des RPG « à l’ancienne ». Parce que Fallout : New Vegas n’a pas à rougir des deux premiers, KOTOR 2 pas à se cacher face à un Planescape Torment, et Alpha Protocol, en termes de gestion des choix / conséquences, ridiculise tous les autres jeux du genre. Et ces jeux là n’avaient pas besoin de reprendre les codes des jeux de 90, ni de citer des références pour lever des fonds, ou même encore de caresser des joueurs dans le sens du poil. Parce que si on écoutait les joueurs, on en serait resté aux prémices du jeu vidéo, et si personne aujourd’hui n’a bizarrement envie de revenir aux origines des genres, c’est peut-être qu’il y a une raison ?

 

Voilà, c’est mon avis sur l’objet sacré que semble être Pillars of Eternity. Je n’ai pas pu finir le jeu, je ne le finirai jamais, parce que je le trouve d’un ennui mortel, je le trouve irrespectueux, fainéant et opportuniste. J’espère qu’à l’avenir, le retour du jeu de rôle à l’ancienne ne perdurera pas et qu’on continuera à essayer de faire évoluer le RPG moderne. Parce que refuser son époque et revenir à ce qui se faisait avant, c’est retourner en arrière, et vu ce qui arrive derrière, Torment et les suites prévues de Pillars, on n’est pas dans l’amélioration d’un genre disparu, qui est une optique intéressante, mais dans la reproduction de codes pour pas mal désuets. Maintenant, il faut voir si à l’avenir Obsidian portera ses couilles et nous donnera un jeu plus intéressant à jouer, et plus pertinent dans sa vision du jeu de rôle.

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A propos de l'auteur : Marcheur

Rédacteur de Loutrage aimant le jeu vidéo dans tous ses pluriels et appréciant tout particulièrement réfléchir sur le média.

4 Commentaires sur “Pillars Of Eternity, le rétrograde”

  1. RaFion dit :

    Navrant réellement 😐
    Aussi bien tes références que tes prétendues critiques…

    • Marcheur dit :

      Si tu veux. Au moins je ne suis pas coincé en 90. J’ai joué à Planescape Torment et à tous les titres de l’époque dont « s’inspire » Pillars et il m’insupporte au plus haut point. C’est mon avis tu en fais ce que tu en veux, toujours est-il que pour ma part, Pillars c’est chiant et rétrograde.

      Puis après tout ce que j’avance c’est uniquement que le jeu est dépassé et qu’il vient d’un autre temps en ayant baladé les mêmes défauts que ses frères/ancêtres. Tu pourrais au moins me dire en quoi Pillars est un jeu de 2015 au lieu de déclarer que je suis « navrant ».

      En attendant, j’ai pas l’intention de convaincre quiconque que ce que j’avance est la vérité non plus.

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