L’art et le jeu vidéo

L'art et le jeu vidéo

J’ai mis un certain temps à me rendre compte que ma vision du média était assez contradictoire. Si je suis plutôt aveuglément la définition littéraire de l’art, qui consiste à faire une œuvre qui n’est accessible que par le biais de la contemplation, j’accepte difficilement le fait que le jeu vidéo ne soit pas de l’art. Cette contradiction, une parmi tant d’autres définissant l’humain que je suis et que nous sommes tous, n’a de cesse de me faire triturer les méninges de manière jusque-là assez stérile. Mais il apparaît que peut-être ai-je trouvé un élément de réponse parmi les questions que je me suis trouvé, et peut-être est-il temps d’en parler dans un article qui n’a pas pour but d’établir une réponse précise sur la position du jeu vidéo dans la scène artistique. Car je n’ai ni la maturité spirituelle, ni la conviction suffisante pour mettre tout le monde d’accord. Alors, l’art et le jeu vidéo ?

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La question épineuse

Difficile de définir l’art pour énormément de personnes. Il est vrai qu’à bien y regarder, la pluralité des définitions existantes pourrait faire penser que l’art est une notion personnelle et non objective, alors qu’en réalité, l’art est une production purement humaine qui amène à faire réfléchir par la contemplation. Je pense qu’avec cette définition, on met à peu près tout le monde d’accord, si tant est que ce monde accepte de réfléchir sur des œuvres artistiques, ce qui est tout à leur honneur de ne pas le faire, car l’art a une saveur brute qui se passe d’un regard soutenu. Souvent, les personnes les plus pragmatiques se contentent de jeter un œil et dire « c’est beau  » . Oui, c’est vrai qu’il nous arrive à tous de voir une œuvre et, sans aucune forme de réflexion, nous écrier la même chose parce qu’il y a un ressenti brut qui intervient, à la limite de l’instinctif.

Ce ressenti n’est pourtant pas quelque chose de possible dans le jeu vidéo et ce qui lui est propre. Évidemment, on peut regarder l’espace d’un instant un jeu comme Journey et déclarer que c’est superbe ; on peut entendre sa musique et affirmer que c’est magistral. Toujours est-il qu’il est beaucoup plus difficile de jouer trois secondes à un jeu et déclarer « le gameplay est fabuleux  » . Ça ne marche tout simplement pas, parce que le gameplay a un côté pratique ; il est un moyen pour parvenir à un but, ou plutôt à deux buts, car c’est là tout le problème du débat. Problème qui se pose en réalité dans tous les médias à bien y regarder.

Il y a deux visions du jeu vidéo : il y a le jeu à but divertissant et souvent produit avec une idée de lucrativité l’accompagnant, et il y a le jeu plus subtil qui a pour but d’être une production personnelle permettant aux joueurs, aux pratiquants, d’y voir quelque chose de beau et se poser des questions, quelles qu’elles soient. Le second, je ne vous le cache pas, est bien plus rare que le premier, et souvent juste prétentieux et peu intéressant (… en tête, toutes les soi-disant œuvres cinématographiques qui contredisent par nature le média, même s’il y a du bon dans certaines) ; j’ai tendance à lâcher un gros soupir quand un jeu me promet de me questionner. Bien souvent, ce n’est juste pas le cas.

Mais, si le jeu vidéo peut faire réfléchir et offre des moments de contemplation, n’est-il pas juste une galerie d’œuvres d’art dans laquelle le joueur se ballade virtuellement en se confrontant à des défis ludiques mis sur son chemin ? Non, non, pas du tout, parce que le gameplay n’est pas juste un mécanisme que l’on maîtrise sans ressentir aucune émotions. On n’est pas impassible face à un système de jeu ; il a son caractère, ses particularités, sa personnalité, et sa maîtrise entraîne un questionnement sur ce que c’est qu’amuser quelqu’un. Pourquoi sommes nous obligé de mettre des bâtons dans les roues de celui qui subit notre système de jeu pour qu’il s’y amuse ?

Donc on en est au point où moi comme vous, surement, on ne sait trop quoi dire de la dimension artistique du jeu vidéo. Comme le cinéma, elle lui est plurielle, mais aussi propre. Mais, le gimmick du jeu vidéo est assez antinomique avec l’art. Le fait d’être obligé de participer à l’œuvre (… ça, on sait que le jeu vidéo en propose) pour qu’elle avance et propose ce qu’elle a à proposer, est contraire à la vision classique de l’art. Mais finalement, lorsqu’on y réfléchit bien, si le jeu vidéo pose tant problème à cette définition de l’art, c’est peut-être qu’elle même doit sortir de son statisme en évoluant au même rythme que les œuvres humaines se complexifient ? Et là, on en arrive au point où je prends position : le jeu vidéo est un art pluriel d’un nouveau genre demandant une interaction humaine entre lui et l’œuvre, afin qu’elle lui offre tout ce qu’elle peut donner. Une idée qui n’est pas étrangère au mouvement surréaliste et à des œuvres comme Les Mains Libres de Manet et Paul Éluard, ouvrage qui misait sur le concours du « lecteur  » pour approfondir son sens et sa forme. Je n’aime pas les artistes et leur production à l’esthétique qui m’est tout simplement froide, mais je les remercie d’avoir fait avancer l’art. Je ne prends conscience de leurs œuvres qu’en écrivant un article sur le jeu vidéo, mais nous le savons déjà : le monde est un lieu étrange, n’est-ce pas ?

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L’art et le jeu vidéo, une interaction originelle

Si on ne peut pas encore parler d’art musical pour un titre comme Pong, on peut déjà voir dans l’épuration de son esthétique un besoin de clarté pour l’expression du gameplay, ainsi qu’une volonté de passer au-dessus des contraintes techniques. On pourrait remonter l’histoire du média afin de constater l’accentuation de la dimension artistique du visuel, musical ou narratif, au fur et à mesure de l’évolution technique, mais nous n’en avons guère le temps. J’aimerais par contre préciser aux quelques personnes qui me contrediraient : non, l’évolution technique et la dépendance à celle-ci n’est pas un critère pour décrédibiliser le jeu vidéo en tant qu’art, alors que le cinéma est reconnu en tant que tel. Si je vous le rappelle bien, on a commencé le cinéma avec du noir et blanc, des extraits courts, et une résolution d’écran infamante. Donc non, ça ne marche pas. C’est comme essayer de casser un mur avec une cuillère, ou tenter de me nuancer sur la perfection de la plume d’Avellone. Les choses sont ainsi faites.

Mais, on va quand même revenir sur une œuvre qui me paraît importante, et qui fait souvent office de name dropping à caractère d’argument d’autorité, alors que bien souvent, ceux qui le citent ne comprennent pas pourquoi ils le font. Super Mario Bros est en effet un bel exemple de la dimension artistique au sein du jeu vidéo. Créer un univers aussi hétéroclite et incohérent du point de vue des autres médias, mais qui fait autant sens dans la sphère du jeu vidéo, cela revient au génie originel, presque à la création de l’écriture dans l’histoire de l’humanité, toute proportion gardée (… toujours, toujours). Cet univers, avec son plombier qui parcourt des tuyaux géants pour affronter des champignons sur lesquels on doit sauter, ainsi que des tortues géantes que l’on peut user comme projectile après les avoir vaincu… C’est du génie, quoi qu’en dise les petits malins qui espèrent être drôle en balançant « Ouais Mario c’est trop un truc de drogué gnagnagni, gnagnagna  » . Jeune pomme, au lieu de te ridiculiser, regarde l’écran, joues, et utilises ta tête. Merci.

Cet usage de l’art pour soutenir le gameplay est en lien direct avec ma volonté de démontrer la dimension artistique du jeu vidéo. Si l’image et le son sont au service du gameplay, et que l’ensemble nous fait réfléchir sur la création et ses défis, tout en posant d’autres questions au fil de notre expérimentation du jeu, nous sommes tout de même extrêmement proches de la définition de l’art. Peut-être que cette nuance qui paraît aussi importante pour les penseurs devraient être intégrée comme un trait de personnalité du média, plutôt qu’un critère le rendant totalement étranger à cette pourtant vaste catégorie, non ?

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Le jeu vidéo et son cliché du ludisme pur et simple

Malheureusement, je ne peux guère jeter la pierre aux détracteurs, car l’industrie qui s’est emparé très rapidement du média n’a pas aidé à la création d’œuvres majeures. En effet, d’abord expérimental, les premiers jeux et les débuts de ce qu’on connaît et reconnaît aujourd’hui comme des grosses boîtes, ont apportés des pierres à l’édifice du média. Mais comme tout le monde sait, Rome la magnifique a chu par décadence après avoir connu ses plus belles heures en se laissant aller, et aujourd’hui, la plupart des grosses boîtes se laissent aller, si tant est qu’elles ne se font pas manger par de plus grosses (… je soutiens Ubisoft dans sa lutte contre Vivendi ; sauvez-vous en étant créatif comme par le passé). Résultat, la production de jeux vidéo – car on parle de produits industriels – suit aujourd’hui des cahiers des charges, des pré-requis, et n’est guère créative. Il y a évidemment des jeux qui sortent du lot et sont très bons dans leur domaine respectif. Prenons l’exemple de DOOM, de Dishonored, de The Witcher 3, de Dark Souls 3 : ce sont des jeux industriels qui ont une vision d’expert créatif.

Mais, les jeux annualisés, Call of Duty, Fifa, PES, Assassin’s Creed, Farming Simulator, Pro Cycling Manager – liste non exhaustive – sont autant de titres qui démontrent une industrie à la vision pointant vers la rentabilité avant tout, en asseyant des licences de manières régulières et en annonçant la sortie de chaque itération en grande pompe à travers un harcèlement publicitaire digne des blockbusters hollywoodiens. Car le modèle est celui-ci : faire du jeu vidéo un nouvel Hollywood. Et Hollywood, quoi qu’en disent les amateurs de ce cinéma pré-mâché, digéré et recraché, ce n’est pas très pertinent artistiquement parlant, malgré des sursauts de génie de temps en temps qui rassurent. Cette vision du média est pourtant un résultat assez logique car le développement coûte désormais un prix, proprement ahurissant. Lorsqu’on arrive à dire que deux millions de budgets est une misère et que vingt millions est un standard du média, c’est qu’il y a une différence entre notre perception à l’échelle individuelle de l’industrie, et la perception des dirigeants des grosses boîtes. Il faut l’accepter, mais le triple A n’est pas vecteur de créativité, et seuls restent le mourant double A et le souvent prétentieux jeu indépendant afin de développer cette dimension artistique qui existe réellement. Et je ne parle plus d’images ou de sons ; je parle d’une autre vision, quelque chose qui m’est venu après avoir joué à maints jeux : la réflexion sur la subjectivité.

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L’avis et la subjectivité, preuve évidente d’une dimension artistique

Tu n’aimes pas ? J’aime. Pourquoi ? Ce sont des questions et des affirmations auxquelles on peut répondre lorsqu’on prend la peine d’étudier une œuvre, même si la réponse instinctive du « c’est beau  » fonctionne encore. On peut réfléchir à posteriori, non pas sur un élément d’un jeu, mais sur le titre en lui même. A-t-il un message ? A-t-il une vision ? Ai-je ressenti quelque chose ? Est-ce que le titre m’a apporté quelque chose ? Si ces questions vous taraudent, ne vous inquiétez pas : vous n’êtes pas malade, vous venez juste de démontrer la dimension artistique du jeu vidéo, qui ne tient pas à la simple juxtaposition d’éléments artistiques. Un jeu vidéo, ce n’est pas une galerie d’art dans laquelle on marche en réalisant des défis et en écoutant la musique dans l’ascenseur. Un film, ce n’est pas un diaporama accéléré d’images et de sons ; ça a un sens, ça a un propos, c’est pleinement une œuvre.

Et c’est à ce moment précis où je me suis dit que, si à posteriori un jeu vidéo peut m’apporter quelque chose à ma culture, à ma réflexion personnelle, que ce soit reconnu ou pas par un quelconque institut ou autre organisme officiel, je n’en ai absolument rien à faire. Il y a des œuvres littéraires, des films, des sculptures et des peintures qui m’ont apporté infiniment moins que m’a apporté un titre comme Metal Gear Solid V : The Phantom Pain, ou un Star Wars : Knights Of The Old Republic 2, ou même un Fallout : New Vegas. La vérité est que, dans le monde où l’on vit, il y a des gens en qui on accorde une confiance aveugle à leur avis sur de multiples questions, qui sont parfois bien moins savants que nous sur des sujets que nous maîtrisons naturellement mieux qu’eux. Nous sommes, nous, la génération du tactile, de l’internet, et des productions virtuelles, bien plus savants et plus à même de parler de ce que nous utilisons au quotidien que des anciens qui sont sans doute rester un peu trop bloqués eux même dans des livres qu’ils n’ont pas écrit, et des savoirs qui étaient sans doute justes à une époque mais qui le sont moins aujourd’hui. Parce que le monde a évolué, les mentalités, l’art, la culture et le savoir, et c’est normal. Je vais un jour devenir vieux et sans doute dépassé face à un jeune qui me contredira en me disant que le jeu vidéo est un art dépassé parce que la culture évolue. C’est normal et c’est naturel, la sous-culture des temps modernes comme on l’appelle, le manga, les comics, les séries Z, et les jeux vidéo (… et j’en oublie certainement), sont la culture anoblie de demain, ce dont on parlera dans les écoles, et ça n’est pas une mauvaise chose.

Je dois me rendre à l’évidence, ma définition scolaire de l’art était peut-être pertinente avant le jeu vidéo, mais il m’apparaît désormais qu’elle a une grande inexactitude, plombant son sens dans ce cas précis. Devrions-nous la réécrire et la reconsidérer pour les besoins futurs ? Surement devons-nous enfin accepter que le monde tende vers quelque chose de différent sans que cela en devienne pire, aussi cela nous aiderait à voir quelque chose se profiler à l’avenir, et peut-être enfin avoir foi en quelque chose. Nous en avons besoin pour construire notre futur et faire mieux que nos anciens, car c’est bien le but de la culture, de l’histoire et du vécu : apprendre du passé pour avancer, mais aussi apprendre à reconsidérer ce qui s’est fait dans le passé pour avancer. C’est surement la définition de l’impertinence, mais j’en suis fier.

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Voilà, j’ai apporté mon avis et ma pierre à l’édifice à la question de l’art dans le jeu vidéo. C’est une chose que je voulais faire depuis un certain temps et si vous avez trouvé de nombreux « hors-sujets  » sur la question, c’est parce qu’ils me paraissaient nécessaires pour justifier mon changement de point de vue sur la définition de l’art. J’espère sincèrement qu’à l’avenir les joueurs prendront tous pleinement conscience de ce qu’est le média, et sauront défendre sa vision de l’art qu’il a fait évoluer. Je vous laisse désormais ; j’ai d’autres critiques d’œuvres à écrire afin d’enrichir ma culture et entretenir mon snobisme, l’un n’allant certainement pas sans l’autre. Faut pas déconner.

A propos de l'auteur : Marcheur

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Rédacteur de Loutrage aimant le jeu vidéo dans tous ses pluriels et appréciant tout particulièrement réfléchir sur le média.

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