The Last Guardian

The Last Guardian

C’est une aventure merveilleuse et d’ores et déjà un grand jeu. Voilà, j’aurais pu arrêter la critique ici, mais bon, il y a des personnes lisant cet article qui ont peut-être un jour acheté une PS3 dans l’espoir d’y jouer, un peu comme d’autres ont pris la Xbox One pour Scalebound… Oui, on est un peu stupide, mais que voulez-vous, nous sommes des êtres d’espoirs. Que nous resterait-il d’ailleurs si nous n’en n’avions pas ? Et The Last Guardian est sorti. Il n’est sans doute pas aussi parfait qu’Ueda, son réalisateur, l’aurait voulu, mais il est là. Trico est sorti de son cocon et on peut désormais marcher à côté de lui. C’est assez ouf quand même. Putain, non seulement The Last Guardian est sorti, mais en plus, je l’ai fini… Cette génération de machine est vraiment étrange.

 

Jouer à ce titre, c’est comme renouer avec Shadow Of The Colossus sans son désespoir. C’est revoir le temple d’Ico et ses gimmicks si particuliers. C’est finalement une sorte de synthèse de ce qu’Ueda a apporté au médium. The Last Guardian, c’est l’anti The Last Of Us, avec qui il partage une partie de son concept, mais aussi une partie de son titre ; dans The Last Guardian comme dans le jeu des Dogs, on escorte. Même si, à dire vrai, nous sommes autant escorte qu’escorté, avec une relation qui se construit sur la complémentarité, là où le jeu d’action des californiens mettait finalement peu en avant notre compagne. Le premier point que marque The Last Guardian, c’est en faisant de Trico une créature vivante. Pas vivante par son IA, qui parfois paraît même limitée bien qu’elle fasse souvent des trucs jamais vu dans le médium, mais en la faisant vivre avec les interactions du héros. Je ne pense pas avoir un jour aussi vite assimilé le nom d’un compagnon ni si vite compris qui il est et, finalement, eu tant d’affection pour un personnage.

C’est une relation qui se fait sans mots, si ce n’est quelques appels de notre personnage ; davantage des cris que des phrases. Quelle créature magnifique, quel plumage, quel design, quel soin dans les choix des influences diverses pour en arriver à ce résultat ! Trico fait peur, fascine, attendrit ; il est attirant, on a envie de se blottir contre lui, de le protéger, tout en sachant qu’il est tellement plus grand que nous, tellement plus impressionnant, tellement plus important que notre rôle dans cette histoire. C’est aussi la force du jeu : faire incarner le rôle du sidekick, mais tout de même donner assez d’importance à cette place pour rendre le voyage mémorable. The Last Guardian a d’immenses tares, des problèmes en veux-tu, en voilà ; j’aurais dû le noter qu’il aurait sûrement pris une note stupide, qui aurait fait bondir au plafond, mais il faut aussi savoir prendre du recul. Si l’expérience offerte par le titre est mémorable et doit au moins être tentée par tous les possesseurs d’une Playstation 4, il ne reste que les immenses cicatrices de développement, tandis que la douloureuse césarienne de l’accouchement est bel et bien visible et pourrait déstabiliser.

Mais, The Last Guardian est en vie.

Alors, évacuons maintenant les défauts afin de mieux souligner ce qu’est le titre à la fin. La navigation dans le monde du titre est extrêmement chaotique. Les plus cruels diront que The Last Guardian est un jeu de PS2 dans un corps moderne et il y aurait du vrai. Même si l’on remarque quelques petites retouches, la formule Ueda est ici dans sa forme d’expression la plus pure : de superbes animations alourdissent un gameplay manquant déjà de souplesse, les sauts sont hallucinants d’imprécision, la démarche du héros est hésitante, avancer droit est une sinécure, donner des ordres à Trico se suit quasi invariablement par un comportement inapproprié de la bête, une incompréhension, ou un bug de collision qui vous fait décoller et manger un mur ou le vide… Je joue à The Last Guardian et Bloodborne en même temps, et croyez le ou non, Bloodborne me détend.

Ensuite, The Last Guardian, c’est aussi une succession étouffante de salles exiguës dans lesquelles on résout des énigmes sans grandes difficultés, avec un level design qui, invariablement, pense l’épreuve en prenant en compte le fait qu’on est un humain… Alors qu’on est dans un temple qui semble grandement pensé pour Trico, avec d’immenses portes, mais le moyen de les ouvrir est uniquement accessible aux humains… Bon. Pourquoi pas. Dommage pour la cohérence du level design, qui prend directement un grand punch en plein dans les dents, alors que, putain, je peux vous le garantir, construire un environnement aussi magnifique et grandiose avec une telle science a dû demander à bien des personnes de réaliser un travail d’orfèvre. Mais on peut aussi se dire que sans cela, l’aventure aurait été vraiment trop contemplative. En parlant de contemplation, justement, là est aussi la tare de The Last Guardian : ne pas proposer assez de plans somptueux. Croyez-moi, il y en a, mais au prix de dizaines de salles au design similaire que l’on parcourt en se disant : « Putain mais laissez-moi prendre l’air !  » , surtout que le titre s’ouvre sur une scène dans un bois magnifique, représentant à lui seul l’un des plus beaux moments de découvertes vidéoludiques que j’ai connu depuis… Ne me le faites pas dire… OK : depuis l’exploration des mers d’Antaloor avec mon voilier miteux dans Two Worlds II, ça vaut ce que ça vaut.

Cette inconstance dans la beauté, semble là pour nous faire apprécier au maximum les instants où le titre est brillant d’esthétisme, où la caméra dessaoule enfin et nous permet d’admirer Trico hurlant au monde qu’il est bien en vie, dans un lieu colossal, écrasant. Si Shadow Of The Colossus écrasait le joueur avec ses adversaires, The Last Guardian met l’enfant face à un lieu qui est construit pour des colosses (… sauf les mécanismes pour ouvrir les portes semble-t-il) et le sentiment d’être insignifiant n’est contrebalancé que par la relation que l’on construit avec Trico. Mais revenons sur la caméra. A la lecture de la critique, vous êtes sûrement en train de vous dire que le comportement hasardeux de Trico (… qui s’est expliqué par sa nature sauvage, blablabla, dis pas de conneries ; vous avez essayé de compenser les problèmes avec un environnement qui le force à pratiquement avancer sur un rail, merci.) est votre pire ennemi. Croyez-moi, bien qu’elle prenne en compte Trico pour tenter de le mettre en valeur, y compris dans un couloir (vous apprécierez comme moi de vous laisser porter par la bête avec la caméra centrée… sur son cul, sans possibilité de la déplacer. Mention honorable : l’anus est modélisé.) le reste du temps. Elle fait juste… juste n’importe quoi. Je n’ai même pas de mots. Je suis souvent mort à cause de cette connerie de caméra se plaçant partout, sauf là où je veux et qui m’inflige des plans indigents. J’ai même parfois eu droit à des écrans noirs dans des situations où Trico rentrait dans le couloir où je me situais, pas un plantage, pas un bug ; la caméra était placée hors du décor.

C’est symptomatique de la caméra d’Ueda sur Shadow Of The Colossus ; sa semi-liberté permettait d’offrir des plans offrant un peu de liberté dans son ajustement, mais c’est parce que le jeu était en monde ouvert, sans trop de corridors. Ici, 90 % de la putain d’aventure se trouve dans un couloir. Alors, je le redemande simplement et tranquillement : POURQUOI UNE CAMÉRA LIBRE, ALORS QUE JE ME BALLADE DANS UN COULOIR AVEC POUR SEUL COMPAGNON UNE CRÉATURE DE QUATRE TONNES ? C’est quoi cette idée de merde aussi, quand je me fais chopper par un ennemi, de déplacer la caméra sur Trico qui est à cinquante mètres de moi ; ça te paraît intelligent, alors que je suis en train de me faire enlever ? Enfin, ça ne fait pas tilt dans ta tête développeur ? Attention toutefois, car la caméra n’a pas que des défauts. Comme je l’ai dit, elle a ses bons moments, lorsqu’elle n’est plus sous notre contrôle ou sur stupide contrôle partiel. Mais bon, on aurait pas pu avoir une caméra fixe en intérieur et libre en extérieur, non ? Bah d’accord. Mais c’est un bon point en moins.

« T’as fini Marcheur ? Tu sais, y’a des gens qui attendent le jeu depuis sept ans, et ils aimeraient en entendre un peu de bien !  » Et alors ? Moi j’attends un add-on à la con depuis plus d’un an, mais aussi un nouveau Fable depuis sept ans également… Et encore, tu veux qu’on parle d’un nouveau bon Obsidian ? Enfin bref, il y a aussi un souci dans The Last Guardian. Si la boucle de gameplay est assez variée, elle n’est guère plaisante, et comme je l’ai dit : LA boucle de gameplay. La seule et l’unique. Vous avez joué une heure au titre, les douze suivantes seront les mêmes avec différents événements. Maintenant, on peut enfin passer à ce qui va : la mise en scène est fantastique, avec une narration environnementale quasi-exclusivement, peu de cinématiques même si elles donnent l’impression de revenir de la septième génération (bien qu’elles soient réussies), tous les éléments de l’univers de The Last Guardian (exceptés les mécanismes des portes, mais bon) construisent une aventure fantastiquement bien narrée avec une seule unité de lieu. Champion. Tout le bien que je pensais de Shadow Of The Colossus est ici diablement confirmé, vu que le titre fait bien mieux.

J’ai parlé de la mise en scène. J’aimerais aussi dire que je trouve que The Last Guardian, malgré le manque de variété de son environnement, est fantastiquement beau. J’ai pris une gifle. Pas que le jeu assène des effets graphiques de folie, ni même qu’il soit parfait au niveau du framerate (même sur PS4 pro ce n’est pas totalement fluide) mais bordel, c’est tellement, tellement noble, tellement sobre, tellement beau ! C’est magnifique et j’ai du mal à signaler quelques textures disgracieuses et autres inconstances dans une réalisation globalement fabuleuse. Bon d’accord, les personnages humains ressemblent à de la merde même s’ils baignent dans une lumière qui paraît divine. Les animations sont géniales et voir bouger Trico est un bonheur : le voir souffler du nez, lorsqu’il se meut, on a l’impression qu’il va traverser l’écran, quand il se gratte on a l’impression qu’il va nous envoyer des plumes à la face… En réalité virtuelle, le titre serait une merveille, à n’en point douter.

L’ambiance est fantastique. Les silences (j’entends, l’absence de musique) et bruitages qui accompagnent l’exploration sont super réussis (je tombe à court de superlatif, merde…) Les doublages sont plutôt bien fichus (même si le narrateur est une hérésie dans un jeu Ueda, il arrive malgré tout à révéler un point clé de l’intrigue, tout en ne servant à rien parce que le jeu a une caméra qui suggère suffisamment) et la musique est dantesque. D’ailleurs, pour tout dire, je crois que c’est l’un des rares jeux qui utilise vraiment bien sa bande-son : pas trop intrusive, bien dosée, bien intégrée… Un point commun qu’il a avec Bloodborne. Oui, la critique de ce dernier arrivera, mais laissez-moi encore y goûter un peu plus.

Mais c’est quoi qui m’a tant retenu sur ce titre, pourtant hautement critiquable ? Voilà, ça faisait un certain temps que je n’avais pas eu l’impression de jouer à un jeu de légende. J’ai dit à Toupi : « Mais ouais, directement, il va dans la liste des jeux que je retiendrai de cette génération  » . Il m’est d’ores et déjà impossible d’oublier des scènes, des instants fugaces, des images, des frustrations aussi, des colères, des joies. C’est l’un des plus beaux moments de ma vie depuis bien longtemps, et que j’ai partagé avec quelqu’un n’ayant pas décollé le regard ou les oreilles de cette expérience. The Last Guardian est assez cinématographique et intéressant pour capter l’attention d’un spectateur et suffisamment interactif pour satisfaire le joueur. Alors ouais, je pense honnêtement que ce titre fera partie des jeux dont je me souviendrai toute ma vie. C’est un jeu différent, avec quelque chose derrière, un truc, quelque chose qu’on cherche inconsciemment en écoutant de la musique ou en regardant un film, ou en faisant toute autre activité qui nous intéresse. Je pense que cela s’appelle du bonheur, si ce n’est plus trop abstrait dans la tête des gens ; vous savez, ce que l’on ne peut plus ressentir en obéissant à des personnes que l’on méprise, ou en se laissant manipuler par l’opinion des autres… Enfin, tout ça pour dire qu’il est possible que vous soyez heureux en jouant à The Last Guardian. Il est possible que vous passiez une assez grosse poignée d’heures précieuses en sa présence.

 

Donc, il vous intéresse ? Vous avez raison d’avoir de l’intérêt pour lui, et je ne vous gâcherai ici aucune autre surprise de ce jeu. Il est loin d’être parfait. Il est même très loin d’être bien réalisé lorsqu’on fait la somme de tous ses défauts. Mais bon, quand on est en face d’un titre qui vous arrache un sourire niais alors qu’au quotidien vous êtes un gros blasé avec la pokerface qui va avec, ouais, je pense que les petites frustrations vous passent un peu au-dessus. Trico, ça a été mon pote ; on a vécu des trucs super ensemble, j’irai bien le revoir demain et après-demain. Malheureusement, après m’avoir bien médusé, ce con de Trico ne semble être qu’une IA qui a fini son taff après le générique. C’est con d’avoir trouvé un ami sincère dans un jeu vidéo mais c’est arrivé. Alors si vous voulez un ami qui a plein de défauts mais qui arrivera à vous faire chialer lorsqu’il est triste et être heureux quand il est joyeux, eh bah achetez The Last Guardian, quitte à gratter une PS4 si vous n’en avez pas… Dixit le gars qui a attendu deux ans Bloodborne pour se décider à en prendre une !

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A propos de l'auteur : Marcheur

Rédacteur de Loutrage aimant le jeu vidéo dans tous ses pluriels et appréciant tout particulièrement réfléchir sur le média.

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