Les intouchables #6 : Fallout New Vegas

2010 était une putain d’année. Pour tout vous dire, ça a beau ne pas être l’année de KOTOR 2, celui-ci serait sorti à ce temps-là que cela ne m’aurait pas surpris. Foule de bons titres qui se bousculaient : Fable 3, Two Worlds 2, Alpha Protocol, Bayonetta, Vanquish, Mass Effect 2, Demon’s Souls, Stalker : Call of Prypiat… et Fallout New Vegas. Bien sûr, il fut mon jeu de l’année. Pour la plus belle année de l’histoire du studio Obsidian, l’arlésienne Alpha Protocol voyait enfin le jour, ainsi que le seul vrai Fallout 3D, sans vouloir faire le puriste. Il faut dire que si je lui préfère désormais le dernier jeu d’Hideo Kojima, Fallout New Vegas n’en reste pas moins un jeu formidable, écrit avec passion, réalisé avec générosité, ainsi que dernière grande et ambitieuse production d’Obsidian. Porteur de messages forts, comme la série savait en délivrer, il reste l’un des divertissements les plus profonds du média, et mérité au moins un intouchable.

 

Fallout New Vegas est disponible sur PC, Xbox 360 et PS3 (notez que les versions Xbox 360, et plus particulièrement PS3, souffrent de graves problèmes de stabilité qui n’ont pu être corrigés. Préférez leur logiquement la version PC).

 

Blue moon, you saw me standing alone…

Les premières secondes sont l’occasion d’admirer une cinématique en CGI de bonne facture, mettant en scène un monde paraissant bien plus hostile et noir que les terres désolées de Bethesda. On comprend rapidement de quoi il va globalement retourner ; des factions, une lutte de pouvoir, l’égoïsme, ainsi que la grandiloquence de la cité autiste de New Vegas, et des dégâts collatéraux. Au hasard, une balle dans la tête de votre personnage.

Sans être d’une originalité à toute épreuve – bien au contraire – Fallout New Vegas n’a pas non plus soucis de nous impliquer dans son univers par des personnages attachants. Autant le dire directement : ce n’est pas l’intention du titre. Les habitants du Mojave sont des gens comme les autres, avec leur position sociale, leurs intérêts propres, leurs aspirations, leur vie… Leur égoïsme proprement humain. L’ensemble est d’une remarquable cohérence, et d’une finesse d’écriture faisant honneur à la réputation de Chris Avellone, qui compte plus sur le monde en lui-même que sur des individus isolés pour parler aux joueurs.

Ce détachement du destin individuel, permet aux joueurs de jouer leur rôle de courrier nomade à merveille. On ne s’installe pas durablement à Vegas, ou elle nous détruit. On ne s’attache pas au Mojave, car sa paix est éphémère, et la défendre, c’est jouer le jeu des factions d’autorités. Jouer leur jeu, c’est faire vivre la guerre. Et la guerre ne changera jamais ; elle détruira toujours les faibles pour ne faire ressortir que la force. Si vous jouez au jeu de la guerre, comme au jeu des trônes, il vous faudra gagner, seul, ou en devenant l’exécutant d’une faction. Voici la quête principale du jeu de base. Car les DLC dessinent une autre trame, explorent les prémices du jeu de base.

Mais, restons sur le scénario du titre « classique ». S’il propose quelques twists qu’il vous faudra découvrir en rejouant le titre avec différents personnages, il propose surtout un véritable voyage dans beaucoup de coins de la zone de jeu. Assez ouverte, et en même temps limitée dans les premiers temps, cette aire de jeu vivante et soignée donne corps à un conflit que l’on ressent partout. Ressentir le conflit, qui est le terreau de l’histoire principale, permet de rappeler au joueur à chaque instant que la guerre pointe le bout de son nez. Hormis la fuite, il n’y a guère d’autre option que la lutte, quel que soit le camp choisi. Un bon moyen d’épaissir une histoire qualifiée de maigre par les plus précipités, car chaque lieu nous apprend de nouvelles choses sur le conflit ; ses raisons, ses fins, sur les acteurs de cette guerre et leur réelle nature.

Contrairement à ce que j’ai lu, je trouve que Fallout New Vegas fait son travail à la perfection en matière d’écriture de sa trame principale, et exploite brillamment son monde ouvert. D’autant que la majeure partie des quêtes secondaires ne sont clairement pas en reste, et si elles n’entrent pas tout le temps en relation directe avec le conflit animant les terres dévastées, au moins ont-elles le mérite d’être bien écrites, et surtout drôles. Un humour noir absent des Fallout de Bethesda, et qui fait son grand retour.

Mais c’est surtout l’ambiance qui est noire et parfois délirante grâce à une perk (un trait à sélectionner pour le personnage) qui revient en force. L’hostilité et le caractère logiquement désespéré du monde de New Vegas vient frapper le joueur en pleine face. L’avenir de Fallout New Vegas n’est guère désirable, et le sort de ses habitants n’est bien souvent pas entre leurs mains. A peine est-il possible d’influer sur sa propre vie, en choisissant judicieusement de ne pas mettre un pied dans la cité du vice, centre du jeu à l’ambiance léchée. Mention spéciale aux abris, qui profitent d’un caractère moins bourrin et répétitif que les déjà très convaincants abris de l’épisode précédent.

 

Offrant une liberté d’action, de mouvement, et de choix aux joueurs, tout en proposant un monde ouvert cohérent, servi par une narration intelligente et variée à l’aide de divers procédés, difficile de trouver quelque chose à redire sur l’écriture, le rythme et la narration du titre. Autant dire que Fallout New Vegas démonte de ce point de vue, et c’est tout ce que l’on demandait de mieux à ce Fallout 3.5. Enfin, ça et des choix dans la manière de faire progresser notre personnage, l’histoire, et nous permettre de résoudre les situations selon nos caractéristiques.

 

Tu me fais vibrer comme en 90… sans les lourdeurs de l’isométrie

S’il y a bien un truc que je ne regrette pas des deux premiers Fallout, c’est la vue isométrique. Lâchez ces couteaux les gars : on n’est pas tous né avec un tas de pixels crasseux devant les yeux et une ergonomie au mieux atroce. Oui, Fallout 3 est plus agréable à jouer que les anciens en termes de feeling, parce que la vue subjective est plus immersive. Oui, explorer un monde en 3D comme si l’on y était vraiment, c’est un vrai plus. Mais c’est clair que niveau richesse, on a beaucoup perdu. Sauf que Fallout New Vegas montre que la formule du jeu de Bethesda pouvait largement s’adapter à un titre aussi riche que les deux premiers épisodes. Il fallait juste en avoir envie.

Choix de dialogues multiples, possibilités de création de personnage nombreuses, conséquences directes et indirectes des actions, fins nombreuses, quatre quêtes principales différentes… Sans vouloir m’avancer, Fallout New Vegas semble être le jeu de rôle en 3D le plus riche de l’histoire, et tout cela est sorti sur PC ET console, contredisant ainsi toutes les langues de péripatéticiennes crachant leur bile sur les machines aux hardwares fixes par complexe de supériorité.

Pour couronner le tout, le système de combat de Bethesda fonctionne tout aussi bien sur ce nouveau titre que sur le précédent, alliant pour une des rares fois avec Obsidian le fond et la forme des affrontements. Des combats dont on peut intégralement se passer dans l’histoire principale ; rien ne nous oblige à oblitérer tout sur notre passage, tel un éléphant poursuivi par un rongeur. Ceci est suffisamment rare pour être souligné, vu que la méchante tendance des « RPG » modernes est au Action / RPG… et vous savez déjà ce que j’en pense.

Donc, en plus de l’écriture soignée, Fallout New Vegas est un nid à possibilités ; on peut jouer le chevalier servant, mais aussi incarner un méchant fils de pute (… les vrais savent), et toutes les variances de couleurs au milieu. Le jeu abandonne plus ou moins la gestion du karma au profit d’un système de réputation ; ce n’est pas une éthique universelle qui juge le héros, mais bien l’éthique propre à toutes les peuplades. Une règle demeure malgré tout dans chaque faction : tuer, c’est cool quand c’est un ennemi, ça l’est moins quand c’est mon pote.

La radio peut aussi accompagner le joueur. Les musiques sélectionnées sont vraiment cools, au moins aussi entraînantes et variées que celles de Fallout 3, bien que l’on regrette un monsieur New Vegas moins charismatique que Three Dogs. Son absence du jeu de manière « physique » dans le titre donne forcément moins de prestance au personnage. Dommage, car sa voix est cool.

J’ai parlé de personnages peu attachants dans la première partie de l’article. C’est moins vrai pour les compagnons. Peu nombreux, ils s’avèrent tous très différents et attachants, tout en possédant une place et un impact réel dans le monde qui entoure le joueur. On notera le personnage de Cass‘, faisant directement référence à un protagoniste bien connu des fans de Fallout 2. Une autre manière de clairement faire le rapprochement entre les jeux d’origines et ce véritable successeur spirituel.

 

Un des rares jeux « fédérateur « 

Passé sa laideur indiscutable et ses bugs, Fallout New Vegas fait parti de cette caste assez exceptionnelle des titres dont on aurait vraiment honte de ne pas aimer. Généreux et soigné, il est aussi bon qu’il est triste d’y jouer. En effet, si Bethesda a rendu le titre possible par bien des moyens, ils ont aussi effacé la seule chance qu’il restait à Obsidian pour renflouer leurs caisses. Les membres du studio Californien (Obsidian) auraient en effet reçu une prime importante si le titre avait reçu la note de 85 sur 100 sur Metacritic. Note qu’il mérite largement et même au delà. Bethesda a donné un peu moins de deux ans à Obsidian pour finir le jeu, et il récolta un total de 84. Coup cruel du sort, à un point de s’en sortir, à un point de devenir plus important. Les relations entre Bethesda et Obsidian s’enveniment, laissant le développeur repartir, laissant derrière lui la seconde meilleure œuvre du studio.

Le temps passe, et aujourd’hui New Vegas vit bien plus que Fallout 3, tandis les possesseurs de Fallout 4 regrettent amèrement que Bethesda n’ait pas regardé et joué plus attentivement au chef d’œuvre d’Obsidian, rendant pour seule copie un Fallout 4 vide de substance, froid et aseptisé. Si les ventes parlent en faveur du dernier-né de Bethesda, est-ce que les années qui passent donneront à Fallout 4 l’occasion de devenir un classique ? Spoilers : Non. Là où Fallout New Vegas a montré que moderne et riche n’étaient pas incompatibles, Fallout 4 n’est que quantité pour meubler un beau décor. Douloureux constat de voir que les véritables orfèvres sont ceux qui resteront à jamais à l’ombre du succès, et désormais, à l’ombre des productions ambitieuses.

Petite revanche sur le sort : Fallout New Vegas est inspiré du Fallout 3 originellement développé par Troïka Games, le fameux projet Van Buren. De nombreuses idées et références sont disséminées dans le titre. On peut donc clairement rire en affirmant que Fallout New Vegas est en réalité le seul vrai troisième et dernier épisode de la série. Fallout 3 n’est qu’une belle et amusante démo technique de New Vegas, tandis que Fallout 4 est… un beau support pour les moddeurs.

Mais, je n’en veux pas à Bethesda, car sans eux, Fallout serait mort après le jeu sur PS2 et Xbox : Brotherhood Of Steel (… plus jamais ça !), et New Vegas n’aurait jamais vu le jour. C’est un jeu grand, noble, enrichi de DLC plus pertinents que la moyenne – excepté cette daube d’Honest Hearts – qui vieillira fièrement, et figure d’ores et déjà au panthéon des plus grands jeux de rôles. Et je citerai un rédacteur de Gamekult qui, à l’époque, avait écrit un test d’une justesse rarement égalée à propos du titre : « profond mais moche, le signe des jeux qui durent. »

 

Cet intouchable difficile à écrire touche à sa fin. Difficile ? Fallout New Vegas est un ogre chronophage aussi passionnant que long, et il fallait donc faire des coupures dans le sujet. Comme toujours, intouchable signifie aussi immanquable, et parle assez logiquement de grands classiques, qu’il vaut mieux ne pas snober pour ne pas rater de grandes choses. Je pourrais parler plus longuement du titre, mais Fallout New Vegas étant un jeu riche en interaction avec le joueur – lui permettant de s’exprimer très librement dans son contenu – en parler n’est pertinent que dans l’optique de la comparaison d’expérience. Ainsi, n’en parlons plus, et faites-le !

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A propos de l'auteur : Marcheur

Rédacteur de Loutrage aimant le jeu vidéo dans tous ses pluriels et appréciant tout particulièrement réfléchir sur le média.

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