Spoiler Zone : Vaas

« Cloue-moi sur cette foutue croix ! Et efface tous mes pêchés !« . Vaas n’a pas de mal à enchaîner les répliques devenues cultes. Aujourd’hui personnage important de la culture grand public du jeu vidéo, Vaas est aussi un argument marketing de poids qui a permit à Far Cry 3 de s’imposer comme l’une des plus grandes attentes de la fin d’année 2012. Son destin fut celui qu’on était en droit d’attendre, décomplexé et fun, Far Cry 3 était une ode sincère à l’ultra-violence et à la folie, la dernière œuvre d’Ubisoft, avec Assassin’s Creed 3, que je trouve digne d’un réel intérêt. Parce que sous ses airs de jeu de tir décérébré, Far Cry 3 est aussi porteur d’un personnage complexe, qui a souffert de son public.

 

Vous aimez vous faire révéler des éléments clés d’un jeu, film, livre avant d’en faire l’expérience ? Bien sûr que oui. C’est pour cela que je vous invite à vous spoiler la meilleure partie de Far Cry 3 en continuant la lecture. Vous pourrez ainsi me remercier dans les commentaires en me disant « Désormais je sais tout sur un personnage que j’aurais eu un immense plaisir à découvrir de moi même ! Pour la peine je vais te donner mon numéro de carte de crédit afin que tu finances un site personnel qui pourrait me pourrir toutes les œuvres possibles et imaginables. Merci Marcheur !« 

 

Un personnage tragique avant toute chose

Cela semble être un code, mais pour qu’un personnage suscite mon intérêt, il faut qu’il soit tragique. Condamné à mourir au bout de seulement un quart d’heure de jeu, Vaas vole littéralement la vie du grand frère du héros que vous incarnez, typiquement américain, et nommé Jason. Ce meurtre d’une cruauté indiscutable, accompagné d’une scène dans laquelle le joueur est invité à vainement appuyer sur la blessure du grand frère du héros, s’accompagne d’un discours particulièrement inhumain et détaché du meurtrier.

Il conclura d’ailleurs par un « Je vais te donner trente secondes ! Et si cette jungle ne t’avale pas tout cru, c’est moi qui le ferai. Allez, t’as de la merde dans les oreilles ? J’t’ai dit de foutre le camp saloperie de lopette ! Cours Forest, cours ! » Dès lors, dès cet instant précis, une règle humaine stupide amènera le joueur à tuer Vaas, et à effacer la dette de cet individu envers Jason. Une vie pour une vie, mais avant de pouvoir se venger, Jason apprendra très vite à être un assassin par la magie de l’irréalisme et des codes du jeu vidéo.

Il arbore donc le statut d’antagoniste principal, non pas de l’aventure, mais du héros, et par extension, du joueur. Sans être parfaite, l’introduction du titre ne met en scène que deux personnages, Jason et son grand frère désormais mort Grant. Tuer un personnage si tôt est un risque qu’Ubisoft Montréal a pris, mais le fait est que ce personnage est celui qui permet au joueur de pouvoir commencer l’aventure, permettant à Jason de se libérer de la prison, et au joueur de pouvoir jouer.

Donc, le joueur ne doit pas quelque chose de son frère, parce qu’il n’a pas le temps de s’identifier, mais il doit quelque chose à celui qui lui a permis de commencer l’aventure. Habile. Mais il y a quelque chose de plus profond dans ce rapport qui se passe entre Jason et Vaas ; Jason a perdu son grand frère, son seul repère sur cette île dangereuse. Maintenant il a autre chose pour le mener : sa vengeance incarnée par Vaas, qui est désormais la seule chose qu’il connaît de l’île. La colère, la peur, le tout va se mélanger et faire de Jason une machine à tuer.

Bref, la thématique classique de la vengeance. Facile dirons-nous, sauf qu’en réalité, pas vraiment. Vaas n’est pas la cible à tuer, bien que cela arrivera forcément, sans qu’il n’y ait de véritable affrontement. Il suffira d’appuyer sur la touche d’attaque au corps à corps pour terrasser Vaas après qu’il se soit pris pour le messie, se sacrifiant pour faire comprendre à Jason qui est le véritable ennemi. Une phase assez émouvante d’ailleurs, car on ne prend pleinement conscience de notre erreur que lorsque l’on a fini l’histoire. Mais force est de constater que même sans savoir quoi que ce soit, cette séquence reste dérangeante.

Toujours est-il que Vaas est mort, bien mort, que son rôle a été important dans l’ascension violente de Jason, et qu’il a été le grand frère de substitution de celui-ci. Si Grant avait survécu, le binôme qu’il aurait formé avec Jason n’aurait pas pu survivre à la jungle. Aussi horrible que soit ce constat, seul un homme abandonné à la rage et à la folie meurtrière peut survivre dans cet enfer, comme Vaas avant lui.

 

Une victime plus qu’un criminel

Vaas est un personnage au passé flou. On sait qu’il est à la botte de Hoyt, qui en fait son chien de garde intimidant, mais on sait aussi qu’il a une sœur qui se dit être notre alliée. Il nous avoue toute la haine qu’il ressent pour elle, toute la rage qu’il a de nous voir tomber sous le charme de cette femme aux obscures intentions. Mais, incapable d’être le monstre qu’il devrait être, il ne peut tuer Hoyt qui semble être ce qui se rapproche le plus d’un père pour lui. Ni tuer sa sœur, parce qu’il n’est pas un monstre. Et certainement pas tuer son miroir, Jason, en qui il voit le potentiel d’une grande force. Suffisamment grande pour ne pas se laisser manipuler, détruire Hoyt et Citra, sa sœur, les deux grands maux de l’île Rook Island.

Ainsi sa cruauté, son sadisme, ne sont que le résultat d’une personne brisée, qui n’aspire qu’à disparaître de ce monde, mais qui n’arrive même pas à en finir. C’est pour cela que quand vient Jason pour le tuer, Vaas ne semble même pas se défendre sérieusement. Il feint une défense, surement plus pour la forme que pour le fond. La séquence est malgré tout libre d’interprétation, vu que Jason est littéralement « ailleurs ». Même après sa mort, l’ombre de Vaas, et son influence sur le héros, persiste, allant jusqu’à entendre sa voix quand il reverra Citra : « Elle nous a tous les deux baisé…« . Ce sera la dernière intervention du personnage, mais elle entraînera, lentement mais surement, le processus qui conduira Jason à remettre en question en qui va sa loyauté, à moins qu’il ne sombre lui aussi dans le piège.

 

Mentor ou double ?

Le cas de Kreia ne laissait aucun doute sur sa nature de mentor, mais pour ce qui est de Vaas, l’image la plus évidente qui me vient à l’esprit est l’idée du personnage avertissant le joueur, l’interpellant sur ce que Jason pourrait devenir s’il fait le mauvais choix au mauvais moment. On peut imaginer le même parcours pour Vaas, sauf que sa sœur aurait survécu, et lui se serait sacrifié pour elle tandis qu’elle le manipulait. Peut-être est-ce là la raison du meurtre si brutal du frère de Jason ? Peut-être que Vaas voyait, dans sa folie, la plus grande faiblesse de Jason en Grant ? Des questions, des pistes, peu de réponses, et peu de concret entoure le personnage de Vaas. C’est ce qui lui a surement permis de vivre plus longtemps dans l’imaginaire collectif des joueurs.

Sommes-nous une seconde version de ce personnage, vivant aux côtés de Jason une version altérée de son histoire ? Ce qui expliquerait sa proximité avec le héros, sa volonté de l’endurcir, et de lui apprendre à se méfier de tous. « La famille, c’est ce qui te tire vers le bas » ou « C’est ta famille qui t’a tué« . On ressent la peine et la blessure infligée par la trahison de sa sœur, sa volonté d’apprendre à Jason à ne pas lui faire confiance, mais à ne surtout pas compter sur les autres pour construire sa propre vie. Cette volonté d’encourager l’indépendance de Jason peut d’ailleurs faire écho à cette dépendance à la drogue que semble développer le héros.

Passant littéralement son temps à se piquer pour se soigner ou se booster, ou même encore à se droguer accidentellement dans les cinématiques, peut-être que Vaas essaye d’éclaircir les idées d’un Jason se faisant manipuler sans avoir les moyens de le comprendre. Pour appuyer cela, on pourrait citer cette réplique étrange, mais assez parlante « Loin là haut en plein dans les airs ! Vous étiez sûrs de tenir votre vie, au bout de vos doigts, mais hermano… Maintenant vous êtes ici… l’atterrissage est rude !  » .

Des pistes mais rien de plus, aussi troublé que sa principale inspiration : Alice au pays des merveilles. Si Far Cry 3 est bien un jeu de tir bourrin et sans réelle subtilité dans son système de jeu, il reste un titre bien mystérieux, semblant vouloir toucher tous les publics en se faisant passer pour bête. Or, Far Cry 3 n’est pas un jeu stupide. Il possède un scénario traitant de thèmes pertinents, mettant en scène des personnages certes fous et donc assez drôles, mais aussi profondément humains. J’ai longtemps aimé Far Cry en pensant que c’était un péché mignon. Mais, plus j’y pense, plus je me dis que le traitement général des protagonistes n’est pas juste là pour faire dans le sensationnalisme, mais bien dans l’humain et ce qu’il a de plus noir et de plus douloureux.

Même si on défouraille sans vergogne des hommes sans noms et sans histoires, que l’on fait exploser des trucs à tout va et sans aucune prétentions intellectuelles, le côté décomplexé de l’action tranche avec le sérieux des événements qui sont contés. Soit le héros est sous l’effet des drogues quand il est contrôlé par le joueur et devient une machine à tuer insensible, soit il délire depuis le début et reconstruit une histoire dans laquelle il est le vainqueur, croupissant dans sa cellule, attendant d’être vendu comme jouet sexuel au plus offrant.

Ce dernier paragraphe, volontairement hors-sujet mais pas trop, est là pour vous dire que je ne suis pas sûr de mon interprétation, peut-être vois-je en Vaas plus qu’il n’est pensé être, mais je ne peux m’empêcher de voir en un titre aussi cryptique et délirant un sens plus profond. Et comme j’ai encore en moi un littéraire refoulé, je dois bien avouer que Vaas m’a plu, par son humanité, sa complexité suggérée, et tout ce qu’il peut être pour quelque personne que ce soit. Peut-être n’est-il qu’une base floue et cool de personnage, qui se complexifie dans l’imaginaire du joueur attentif aux détails qui peuvent aiguiller sur sa nature réelle et son histoire. J’aime cette idée. J’aime le principe. J’aime le concept. Et c’est pour toutes ces raisons que je pense que Vaas est un très bon personnage. Loin de Kreia, mais très bon.

 

Voilà, ce Spoiler Zone est terminé, et je dois bien avouer que je ne pensais pas tant écrire sur un autre personnage que Kreia. Certes, il y a tout de même de la matière à réflexion dans Vaas, mais je ne pensais pas pouvoir tant trouver à dire sur ce personnage, qui est finalement davantage vu comme l’emblème d’un titre et pas beaucoup plus. J’ai laissé de côté la définition du mot folie, parce qu’elle n’apporte rien au personnage. Et j’en ai marre qu’on ne parle que de cela chez lui, alors qu’au fond, c’est juste un moyen de le rendre flippant. Alors que Vaas, il me fait pitié, pas peur. On ne devrait pas avoir peur des gens qui souffrent.

Tags

A propos de l'auteur : Marcheur

Enfant attardé de Kreia et d’Alfred de Musset. Pense que tout est narration, et répète sans cesse qu’il donne tout en dansant comme un ouf

2 Commentaires sur “Spoiler Zone : Vaas”

  1. Toupilitou dit :

    C’est vrai que ce personnage a l’air quand même plus travaillé et ambigüe que la plupart des PNJ des jeux de ce genre ; probable que j’y joue un jour, mais quand j’aurai oublié le contenu de ce texte. Bin ouais, l’inconvénient avec cette chronique, c’est que le correcteur, beh il a pas le choix : il est baisé, spoilé, et à sec. Je ne te remercie pas ! ^^

Laisser un commentaire

Groupe Steam

Derniers commentaires

Aller à la barre d’outils