1979 Revolution : Black Friday

Étant à la recherche d’ovnis vidéo-ludiques, je suis tombé par le plus grand des hasards sur l’un d’entre-eux, à savoir 1979 Revolution : Black Friday, de iNK Stories. Il s’agit d’une histoire interactive à la Telltale mêlant documentaire historique et fiction. Le concept est simple : vous êtes un photographe présent dans son pays lorsque la révolution iranienne de 1979 a basculé. Ce jeu affirme donner la possibilité de vivre par procuration des événements et des faits historiques, en échangeant quelques mots avec des personnes ayant réellement existé, le tout étant basé sur des témoignages de combattants, de témoins, et de victimes. Promesse tenue ? C’est ce que nous allons voir ensemble. C’est parti !

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Avant de parler du jeu en lui-même, il convient tout de même de le remettre dans son contexte. La tête pensante du studio iNK Stories est Navid Khonsari, un canadien d’origine iranienne vivant à New York (ouf !), ancien designer chez Rockstar Games (… il a principalement bossé sur tous les GTA jusqu’au 4). Sa famille a fui l’Iran lorsqu’il était encore enfant, et il travaille sur ce jeu depuis pas mal d’années. A force de faire des recherches, il est d’ailleurs considéré par l’Iran comme un espion ; lui et sa famille ont donc peu de chance d’y retourner un jour. Il souhaitait pourtant dépeindre un récit qui soit le plus authentique possible, qui permettrait de lutter contre la censure, tout en apportant une nouvelle facette au média. Objectif louable, bien que lorsque l’on touche à l’Histoire, celle avec un grand ‘H’, le point de vue de celui qui raconte peut fortement diverger celui qui écoute.

En effet, de son côté, le directeur de la NFCG (Iran National Foundation for Computer Games), Hassan Karimi, a fait des pieds et des mains pour faire interdire le jeu, affirmant « Games like this can poison the minds of the youth and young adults about their country by means of false and distorted information, and also damage their spirits. Iranians will quickly realise the hostile intentions and objectives of the developer if they see the game. » En gros, amis anglophobes, ce monsieur affirme que les développeurs sont en train de dire des conneries, car cela dévie de l’Histoire officielle. La crainte de répression a finalement forcé une grande majorité des développeurs d’origine iranienne du studio à signer sous un pseudonyme.

Résultat, 1979 Revolution : Black Friday fut bel et bien interdit à la vente en Iran, quand bien même sa représentation de la révolution a plutôt des accents positifs. On voit donc que cela touche une corde encore très sensible car récente, mais pour ma part, cela m’a surtout permis de m’intéresser à un événement historique que je connaissais finalement très peu ; lorsque l’embargo contre ce pays fut appliqué, j’avais 16 ans, et autant vous dire que je vivais une toute autre révolution bien plus fondamentale, comprenant la découverte du sexe, de la drogue, et de l’alcool. Ce fut donc l’occasion de combler mes lacunes et préjugés (influences cinématographiques foireuses, quand tu nous tiens…) et de m’intéresser à l’origine de ce morceau d’Histoire de l’Iran.

Pour faire court, lorsque la révolution iranienne éclata, le peuple se révoltait contre la monarchie et son Shah, monarque faisant le jeu de puissances occidentales. De multiples factions sont en ordre de bataille, et vous, Reza Shirazi, issu d’une famille aisée, êtes un photographe revenu en Iran après quelques années passées en Allemagne. Son regard est presque aussi neutre au commencement que celui du joueur, car son background n’est pas très développé ; de quoi laisser de la place afin de pouvoir rentrer dans sa peau. A son retour, le pays a énormément changé et le chaos pulse à chaque coin de rue, mais l’on ressent une vague de révolte teintée d’espérance. Pourtant, lorsque vous commencez le jeu, vous n’êtes pas dans les rues, mais dans une salle d’interrogatoire, en face de Asadollah Lajevardi.

Ce dernier n’était clairement pas un tendre, puisqu’il fut le directeur de la prison politique Evin, à Téhéran, de 1981 à 1985. Le genre de bonhomme à affirmer que sa prison était un centre de réhabilitation où 95 % de ses « clients » se confessaient. L’autre côté de la pièce, celle que dépeint le jeu et de nombreuses sources d’informations, le présente davantage comme un boucher, responsable de tortures et d’exécutions sommaires au sein même de sa prison. A croire que certains ne l’ont pas oublié, puisqu’il fut assassiné en 1998 par des partisans des Moudjahidin d’Iran. En attendant, il s’amuse avec une matraque électrique tout en vous posant des questions sur un ton calme mais malsain, et vous, Reza, êtes ligoté sur une chaise. Ambiance.

Commencer le jeu face à ce personnage a quelque chose qui peut littéralement glacer d’effroi, mais c’est le choix narratif qu’ont choisi les gars d’iNK Stories pour dérouler leur histoire ; un interrogatoire ponctué de flashbacks. Passé cette scène toute en tension, on se retrouve dans les rues de Téhéran aux côtés de Babak Azadi, l’ami d’enfance de Reza. Notre héros, ultra-passionné par la photographie ne peut s’empêcher de prendre des photos de ces instants historiques, où les rues sont noires de monde ; la démonstration d’un peuple pacifique avide de changement. A chaque fois que nous allons prendre une photo (… qu’elles soient optionnelles, ou obligatoires afin de faire avancer l’histoire), celle-ci est présentée telle que nous l’avons prise dans le jeu, et telle qu’elle existe dans la réalité en photo, le tout étant commenté et remis dans son contexte.

Pour être tout à fait honnête, le rendu est tout à fait bluffant, et on observe d’un regard nouveau ce pays que l’on croyait connaître. L’ambiance et la nervosité ambiante y sont tout à fait bien retranscrites, et cela est dû à un formidable travail d’acteurs via motion-capture, et de doublages d’une excellente facture également. A noter tout de même que ce jeu n’est disponible qu’en anglais, sous-titres compris. Quoi qu’il en soit, en se baladant dans la peau de Reza, on a l’impression d’avoir un aperçu authentique de ce que les gens ont pu percevoir à ce moment là en Iran.

Mais voilà, à un moment, notre héros va malgré tout devoir choisir un camp, car tout son entourage n’a pas forcément le même point de vue ; son ami d’enfance Babak est plutôt pour la révolution en cours, mais d’une manière pacifique. A côté de cela, ses parents sont plutôt conservateurs, tandis que que son frère Hossein fait partie de la police du régime qui doit réprimer le mouvement. Enfin, son cousin, Ali, un soldat Moudjahidin est prêt à en découdre violemment pour un changement radical. En fonction des discussions avec chacun, et de nos choix idéologiques, les relations avec tous ces protagonistes vont évoluer.

En effet, nous allons également rencontrer différentes personnalités révolutionnaires, dont Brother Abbas et Bibi Golestan. Cette dernière personne est d’ailleurs plutôt intéressante, car il s’agit d’une femme au fort tempérament, qui essaye d’amener un semblant d’ordre parmi le chaos ambiant, tout en gérant les tensions qui couvent entre les différentes factions en action. Ce n’est pas une mince affaire, car bien que solidaires dans l’opposition au Shah, les idées se confrontent en effet parfois violemment dès lors qu’il s’agit de penser à l’après, via des points de vue forcément contradictoires.

Et c’est là que ce jeu fait fort finalement, puisqu’il arrive à esquiver brillamment les situations manichéennes et la démagogie idéologique ; ce n’est pas le camp des gentils contre celui des salauds. Des flous dans le récit sont d’ailleurs volontairement présents afin de garder une certaine distance ; nous vivons bel et bien l’histoire de Reza et de ses proches, et quoi que nous fassions, la révolution suivra son cours historique normal. D’ailleurs, en jouant à ce jeu, et quand bien même il nous fournit des éléments biographiques sur les protagonistes, il nous est réellement impossible d’avoir un jugement définitif sur chacun d’entre-eux.

Dans un contexte historique, le positionnement du joueur est d’autant plus délicat, bien plus que dans un jeu se déroulant dans un univers fictif. Interviendrez-vous pour empêcher le tabassage d’un manifestant par les forces de l’ordre ? Ces forces de l’ordre ont-elles eu le choix d’agir autrement ? Et vous, avez-vous seulement la possibilité de ne pas choisir ? Toutes ces questions affleureront en surface à travers tous les choix que nous aurons à faire, jusqu’à en devenir réellement crispant. Je pense en particulier à un moment où l’on doit, après une rapide enquête et sans possibilité de se défiler, désigner une taupe dans le mouvement révolutionnaire. On est littéralement déchiré entre choix objectif et subjectif dans une situation totalement arbitraire et rapide.

Pour le reste, je n’ai que peu parlé de gameplay, et je ne développerai pas davantage le sujet, puisque celui qui sera familier des jeux Telltale ne sera pas en terrain inconnu : des QTE en veux-tu en voilà, des collectibles, des dialogues avec choix et timer, et des phases où l’on est en vue TPS à se déplacer et photographier la ville de Téhéran. Ne cherchez clairement pas de challenge à ce niveau-là en y jouant. Techniquement, ce n’est pas non plus la panacée, puisque l’on est face à quelques soucis de collision et de caméra récalcitrante. Enfin, il faut faire également avec une durée de vie relativement courte, puisque cela variera de deux à trois heures pour les plus complétionnistes afin d’aller au bout d’un run. Enfin, très rapidement, graphiquement, ça vaut ce que ça vaut ; une collègue loutre me demandait si les graphismes dataient aussi de 1979, mais je dirais simplement que cela ne m’a pas choqué outre mesure ingame.

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Alors, finalement, est-ce que ce jeu vaut la peine que l’on s’y attarde ? Eh bien il faut simplement garder en mémoire qu’il y a du très bon comme du mauvais dans ce jeu, et qu’il ne correspondra pas forcément à tous les profils de joueurs. Le gameplay est simple et en retrait, et il accompagna une narration forte menée intelligemment, coincée entre la réalité et la fiction. Pour ma part, bien que courte, l’expérience fut malgré tout mémorable et m’a même donné envie de faire quelques recherches à l’issue de ma partie. En bref, 1979 Revolution ; Black Friday, où lorsque la fiction rejoint la réalité, aussi bien dans le jeu qu’en dehors. Chapeau bas…

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A propos de l'auteur : Toupilitou

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