Les Intouchables : Ashen

Les Intouchables : Ashen

Vous ne savez pas à quel point c’est difficile d’introduire un sujet comme Ashen. Voyez-vous, j’ai attendu ce jeu quarante deux mois. Depuis son annonce en 2015, je n’ai fait que trépigner d’impatience. Les émotions qui me traversaient à chaque fois que je regardais ses trailers étaient très intenses. Mon attente était si grande qu’il paraissait parfaitement impossible qu’Ashen soit ne serait-ce que la moitié des espoirs que j’y plaçais. Il fait donc partie de cette petite catégorie de jeux qui m’ont trop vendu de rêves pour ne pas ne serait-ce qu’un poil me décevoir… Sauf qu’Ashen ne m’a pas déçu. Ce jeu d’action / aventure arrive à être pile ce que j’en attendais à la vue de ses images et bande-annonce, mais aussi à me surprendre parce qu’il a réussi à être plus que ça. Si j’attendais le jeu des Néo-Zélandais édité par Annapurna Interactive pour son atmosphère, son aspect contemplatif, et probablement son univers crépusculaire, je ne m’attendais pas à ce qu’il soit aussi grand. Aurora44, pour son premier jeu, a prouvé qu’en cinq ans de développement et une équipe de maximum cinquante personnes, on peut accomplir un véritable miracle : être à la fois le jeu qui suscite mes attentes les plus folles, en réussissant à les transcender. Ashen, c’est l’amour.

 

Un Intouchable, c’est souvent l’exercice de mauvaise foi ultime pour expliquer pourquoi le jeu dont on parle est rendu sacré, parce qu’il réussit un truc mieux que les autres et peut se planter sur le reste qu’on en aurait rien à cirer. Ici, je dois admettre que l’affaire est tout à fait différente. Je suis envoûté par Ashen, absorbé, chaque seconde que je passe dans le jeu d’Aurora44 est une pure jouissance, produite par la connexion incroyable qu’il y a entre ce titre, ses ambitions, et mes aspirations créatives. C’est bien simple : Ashen a amené en moi de nouvelles sensations, des choses que je n’avais pas ressenti en jouant à un jeu vidéo, du moins pas à cette intensité.

Et pour comprendre cela, je dois directement évoquer le jeu qui se rapproche le plus du titre d’Aurora44 : Journey. J’ai dit il y a un moment tout le bien que je pense du jeu de Thatgamecompany. Ce voyage initiatique et onirique, son visuel estomaquant, son aventure qui se raconte bien plus dans le mouvement et la narration environnementale que par des voix off intrusives, en font encore pour moi un pilier du jeu vidéo « à la Team Ico » . Ashen parvient à capturer l’envoûtement qu’exerçait sur moi Journey, et une fois ceci fait, il s’emploie à transfigurer ce dernier pour intégrer une belle grosse couche de gameplay par dessus, sans jamais trahir la promesse initiale : un voyage contemplatif.

Ashen se joue et se construit comme un Soulslike fondamentalement, mais un Soulslike « dégraissé » à la manière d’un Bloodborne, avec encore plus l’accent sur l’immédiateté de l’action. Ainsi, toute la partie gestion de caractéristiques est jeté à la poubelle, les armes sont peu nombreuses, tout comme les armures. Toute la dimension personnalisation se concentre sur les reliques (peu nombreuses) et sur les runes qu’on y appose. Pour modifier cela, vous aurez besoin d’une monnaie récupérable sur les ennemis vaincus, dans des contenants, mais aussi en accomplissant les étapes des « voyages » que vous proposent les sept autres personnages importants.

Oui, Ashen propose un système de quêtes. Aussi sommaire soit-il, et aussi fedex soient les objectifs, Ashen affiche des points d’intérêts sur un radar, mais propose également une carte pour l’orientation. C’est d’ailleurs l’un des rares défauts du jeu : nous orienter. Le monde est bien bâti, avec de nombreux indices visuels et une « route » à suivre pour se repérer sur la progression globale de l’aventure. La présence de cette carte est ici clairement pour s’adresser à un public facilement désorienté, trace d’une volonté d’Aurora44 de ratisser assez large, ce qui se constate par la difficulté moindre des affrontements…

… excepté deux ou trois moments de l’aventure, et notamment un final d’une violence surprenante. Ashen souffre de quelques malheureux pics de difficulté qui surprennent le joueur, globalement défié par le jeu, mais très rarement mis en difficulté sévère. Dommage, car au global, Ashen arrive presque à avoir une difficulté parfaitement gérée le reste du temps, ce qui rend rageant ces moments de « trop » . Comme on est sur les défauts et qu’on va bien évacuer tout ça avant de dire pourquoi diable Ashen ça défonce, adressons un regard critique à l’IA des compagnons qui parfois se suicident. Ça, c’est vraiment rageant. On peut aussi dire que le jeu coûte 40 euros et dure environ une grosse quinzaine d’heures pour un habitué du genre, ce qui est un peu court.

Voilà. Maintenant posons ça là : Ashen est le plus beau jeu de cette génération à mes yeux. Aurora44 a fait de la magie avec le moteur Unreal Engine 4 et a réussi à donner au jeu un rendu à la fois terne et très coloré. Tout dans l’économie de détail, Ashen paraît visuellement cristallin, tant tout ce qu’il affiche semble avoir été lissé et poli par la cendre tapissant son monde. Le rendu est saisissant ; sur image fixe, il est déjà très convaincant, mais en mouvement, l’image d’Ashen est composée de sorte à être extrêmement vivante. Chute de feuilles et de cendre, vent visible, brouillard animé, animaux se baladant, petite routine d’animations des ennemis ; tout fonctionne parfaitement bien.

Mais ce n’est pas tant la technique maîtrisée qui permet à Ashen de se hisser au sommet. Ce sont plutôt les panoramas qu’il nous offre. Ne souffrant que peu voire pas de clipping, l’horizon est proprement dégagé sur des lieux à la ronde. Aurora44 a pris soin de permettre à chaque arrivée de région d’être plus spectaculaire que la précédente, en mettant en valeur tous les éléments visuels de la zone. Les tableaux sont parfaitement composés, et rien que les voir de loin donne envie de s’y plonger, ce qui garanti à Ashen sa première grande qualité : il est magnifique. Coloré et terne, le jeu est simplement époustouflant et offre aux joueurs de nombreux panoramas qui donnent envie d’y rester.

Mais être joli c’est bien, sauf qu’Ashen ne s’arrête pas à être beau pour le beau. Tout ceci est très cohérent avec l’univers et l’atmosphère combinée de l’histoire, la musique et le visuel. Voire, le gameplay, vu que le voyage d’Ashen parle de redécouvrir et se réapproprier un monde, tout en refaisant sien les sens que notre personnage à perdu. Tout ce qui compose Ashen semble avoir été mûrement réfléchi pour être suffisamment profond et dynamique, afin de ne pas ennuyer le joueur sur le plan mécanique, mais aussi assez calme et épuré histoire de donner envie aux joueurs de découvrir le monde.

Et l’exploration, c’est la seconde mamelle du jeu. Conscients que les emprunts à Dark Souls en termes de mécaniques pures étaient nombreux (jusqu’à certains gimmick visuels amusants), les membres du studio Aurora44 ont eu l’idée de se différencier par le world design. Construit de manière beaucoup plus linéaire, le monde d’Ashen s’avère peu vaste avec sept régions assez peu étendues pour la plupart. Cette construction, basée sur une route que l’on peut suivre pour aller rapidement du début au bout du monde, permet cela dit de garder au jeu un sacré sens du rythme. C’est ce sens du rythme qui permet à l’exploration de ne jamais décevoir : ni trop grandes, ni trop petites, mais toujours remplies de secrets, les régions d’Ashen délivrent tout leur potentiel sans jamais tirer en longueur.

Une fois dans une région, on se rend bien vite compte que l’inspiration de Journey, avec son sens du voyage et du gigantisme, a influé sur la méthode d’Aurora44. Dès qu’il est question de grottes ou donjons, le jeu se permet d’offrir un level design plus complexe. Il en va de même pour les forteresses que l’on rencontre au fur et à mesure du voyage. Intégrant une fonction de saut attribuée à une touche, Ashen se permet de proposer des phases de plateformes pas dénuées d’intérêt pour explorer le monde, le différenciant beaucoup d’un Dark Souls sur ce plan. Cette fonctionnalité habituellement absente du genre amène une assez grande verticalité au level design ainsi qu’au gameplay. Ce n’est d’ailleurs pas la seule qui vient rendre l’exploration plaisante : l’IA des compagnons pouvant nous suivre, elle nous permettra de gravir à certains endroits – non contextuels pour autant – afin d’aller plus haut que nous le permet le saut de base. Ces simples ajouts et différences changent assez fondamentalement la manière dont on aborde l’espace par rapport à un Soulslike.

Aussi, Ashen propose de nombreux objets à récupérer ici et là, avec même des collectibles permettant d’améliorer notre santé et notre endurance. Ces deux statistiques progressent d’ailleurs à mesure que l’on accomplit des quêtes. Quelques mécaniques de jeux comme « la voie de l’ombre » permet encore de donner plus de souffle à l’exploration que propose le titre, et permet à Ashen d’être l’un des jeux les plus agréables à explorer qu’il m’est été donné. Sans atteindre le niveau d’un jeu Piranha Bytes, il faut bien admettre que l’exploration est un pur délice, et on se prend vraiment à vouloir tout découvrir de ce monde.

Mais ça, une nouvelle fois, ce ne serait pas sans une autre qualité d’Ashen. Si son visuel le rend fascinant, c’est la cohérence et la conjugaison de musiques douces et aériennes, comme si Jeremy Soule s’était débarrassé des instruments porteurs de ses pistes d’explorations dans Skyrim. C’est assez édifiant de se dire que la première fois que j’ai entendu une musique d’ambiance, lors de mon arrivée dans le jeu, je me suis surpris à écouter sans bouger. La musique est tellement raccord à l’atmosphère qu’elle paraît même être diégétique, comme si l’univers du jeu lui-même la produisait, via le souffle du vent, le bruit des diverses créatures, le son de la vie reprenant ses droits.

Toute la partie sonore d’Ashen est parfaite, mis à part le son qui parfois grésille. Rien de grave, car le charme opère, et dans le jeu d’Aurora44, le charme, c’est un peu ce qui le fait passer d’un jeu mécaniquement bon – voire très bon – à chef d’œuvre. Là, nous touchons du doigt le pourquoi j’ai décidé de canoniser le titre en Intouchables dès sa première mention concrète sur le site. Ashen est grandiose. Il a le sens de l’exploration, le sens du mystère, il cultive un background riche qui n’a pas besoin de se surexposer, son environnement est une invitation à l’imagination, son voyage est un récit onirique dans lequel la lumière vient redonner sens à un monde crépusculaire. Rien que l’objectif des héros est en soi quelque chose de fantastique : retrouver ses sens. La lumière inspire aux hommes la faim de vivre, la fureur d’exister.

Ashen, c’est un jeu qui arrive avec son atmosphère à donner envie de créer, d’imaginer, et c’est effectivement un vrai voyage sensoriel. La découverte de ces mystères, de ce qui en fait un univers qui sent le neuf jusque dans chaque créature qui le compose, voire dans les termes et concepts employés, garantissent au titre une aura de jeu rare. Il est en effet rare qu’un jeu me frappe aussi violemment, avec juste des images et des sons, mais alors lorsqu’on y ajoute son gameplay percutant, plus que largement inspiré des Souls, et sa construction réfléchie comme l’était celle de Journey, on arrive à un résultat qui ne ressemble à rien d’autre.

Ashen parvient à être emprunteur de son gameplay, mais aussi de choix de construction de monde, tout en se garantissant un parfum de frais et de neuf dans l’usage qu’il en fait. Ils sont nombreux les jeux qui ont essayé d’être Souls. Ils sont sans doute moins à avoir été tenté de prendre l’héritage de Thatgamecompany, mais Ashen est le seul à être à la fois un digne successeur spirituel de Journey, tout en étant un Souls réussi. En ce sens, il est difficile de ne pas se lever, ému, lorsque l’on voit à quel point, dès leur premier jeu, Aurora44 parvient à créer une œuvre aussi imposante.

Car, si le jeu a bien quelques autres défauts dans sa besace, ses réussites le rende intense à parcourir. Paradoxalement, il s’avère aussi très reposant lorsqu’il n’est plus question de combattre. Ashen marie la nervosité des combats, l’intelligence de sa construction, et l’esthétisme de sa réalisation à merveille, réussissant le jeu d’équilibriste que je le soupçonnais avant incapable d’accomplir. J’ai toujours eu foi en ce projet, mais je m’attendais à ce qu’il soit davantage bancal. Le fait est que non, Ashen n’est pas bancal, ni au début, ni à sa fin. A peine souffre-t-il du seul vrai défaut que représentent ses pics de difficulté.

Pendant les vingt heures que m’a pris le jeu à faire dans sa quasi-intégralité, j’ai été traversé d’un flot continu d’émotions différentes. La découverte de chaque région est au moins aussi importante que la découverte d’Anor Londo dans Dark Souls ; la magie qui se dégage de notre première rencontre avec cette immense créature volante n’a rien à envier à notre envol à la fin de Journey. Si Ashen a des inspirations, au pire, il fait un tout petit peu moins bien parfois pour des raisons purement intentionnelles. Cependant, dans le meilleur des cas, il donne des leçons, dans l’humilité de son statut de jeu indépendant financièrement soutenu, et il vient tutoyer les grands.

Ashen n’est pas un sous-Souls. Ashen n’est pas un sous-Thatgamecompany comme le fut Abzu. Non, Ashen sait d’où il vient, mais amène avec lui des subtilités qui font de lui un jeu qui, s’il ne marque pas l’industrie, m’a d’ores et déjà marqué au fer rouge. Je sais que ça va paraître stupide, mais Ashen est l’un des rares jeux qui m’ait parlé de mon intimité, de ce que j’aimerais véhiculer dans ce que j’écris à côté de ce site : faire parler les émotions, mais le faire avec intelligence et subtilité. Il fait partie de la poignée de jeux qui comptent vraiment, qui ne sont pas juste de passage, parce qu’Ashen a amené sur la table une atmosphère et un univers qui resteront uniques ; il a probablement été conçu comme on conçoit une œuvre d’art : avec une intention. Et quelle belle intention.

Je prie pour que vous puissiez ressentir ne serait-ce qu’un peu de ce qui m’a traversé lors des heures en compagnie d’Ashen. Je prie, et en même temps, je pense que c’est assez improbable, car Ashen et moi, c’est un peu l’histoire de l’amour fou au premier regard. Un amour qui s’est avéré réel une fois manette en main, pas juste trop de promesses dans une bande-annonce. Alors, oui, je pense que ce jeu-ci, est différent des autres. Au moins l’est-il pour moi, et c’est pour ça que je vous recommande de jeter un œil à Ashen, ou du moins de le faire lorsqu’il sera sorti en dehors de l’Epic Store sur lequel il est pour l’instant exclusif sur PC.

Si vous avez une Xbox One par contre, prenez-vous un mois de gamepass, achetez-le, mais jouez-y. Je crois que je n’aurais pas tant demandé à Scalebound s’il était sorti ; c’est vous dire mon niveau d’adoration et de profond respect que je porte à Aurora44, qui en un jeu rejoint Obsidian, Piranha Bytes, From Software, Spiders, et autres studios qui comptent vraiment pour moi.

 

Ashen est un jeu rare. Il faut y jouer. Il fait partie de ces jeux qui me font dire que, oui, on a encore des choses à voir dans le jeu vidéo, même après en avoir fini plus de mille durant notre existence. Souvenez-vous de son nom, et un jour, si son genre et son esthétique vous parle, jouez-y, et je vous souhaite d’être aussi heureux que je l’ai été en y jouant. Ashen, c’est l’amour, et il est fort probable qu’il le soit pour encore longtemps.

Tags

A propos de l'auteur : Marcheur

Avatar

Enfant attardé de Kreia et d’Alfred de Musset. Pense que tout est narration, et répète sans cesse qu’il donne tout en dansant comme un ouf

0 Commentaires sur “Les Intouchables : Ashen”


Connectez-vous pour laisser un commentaire

Derniers commentaires

Aller à la barre d’outils